En guise de présentation


Les Editions Inedits ont pour vocation l'inventaire des ouvrages qui n'existent pas, mais qui pourtant ont ou ont eu une influence sur la littérature. Le "Nécronomicon" bien connu des lecteurs de Lovecraft en est un exemple. "Le roi en jaune" en est un autre, Kilgore Trout est un auteur parfaitement inédiste, et ces pages leur rendent hommage tant que faire se peut....
Par ailleurs, plutôt que se perdre dans les méandres de la virtualité, nous vous proposons ici de découvrir notre activité concrète (littéraire et théâtrale).

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vendredi 29 janvier 2010

Oscar Wilde a-t-il écrit "Le roi en jaune" ? (8ème)




d) L'étrange cas de Mr. Wilde (suite...) 

« Vance, voici Mr. Castaigne, » déclara Mr Wilde. Avant qu’il eût terminé, l’homme se jeta au sol devant la table, en pleurant et hoquetant, « Oh ! Mon Dieu ! Oh ! Mon Dieu ! Aidez-moi ! Pardonnez-moi ! Oh Mr. Castaigne, éloignez cet homme. Vous ne pouvez pas, vous ne pouvez pas vouloir cela ! Vous êtes différent, sauvez-moi ! Je n’en peux plus… j’étais à l’asile et à présent… quand tout allait mieux… quand j’avais oublié le Roi… le Roi en Jaune et… mais je vais redevenir fou… je vais devenir fou ». Sa voix s’étrangla soudain, car Mr. Wilde d’était rué sur lui et sa main droite serrait l’homme à la gorge. Quand Vance s’effondra comme un tas sur le sol, Mr Wilde grimpa prestement sur sa chaise à nouveau, et frottant ses oreilles abîmées de son moignon, se tourna vers moi en me demandant le registre. Je le trouvai au bas de son étagère et il l’ouvrit. Après un moment à parcourir les belles pages manuscrites, il toussota et pointa le nom de Vance. «Vance », lut-il à haute voix, « Osgood Oswald Vance. ». Au son de sa voix, l’homme au sol leva la tête et tourna une face convulsée vers Mr. Wilde. Ses yeux étaient injectés de sang, ses lèvres tuméfiées. « Appelé le 28 Avril », continua Mr Wilde. « Profession, caissier de la Seaforth National Bank ; a purgé une peine pour faux et usage de faux à Sing-Sing, de là a été transféré à l’Asile Péniteniaire. Gracié par le Gouverneur de New-York, et libéré de l’Asile le 19 Janvier 1918. Réputation endommagée à Sheepshead Bay. Rumeurs qu’il vit au-delà de ses moyens. Réputation à réparer d’urgence. Acompte de 1 500 $. » « Note : a détourné des sommes avoisinant 30 000 $ depuis le 20 Mars 1919, d’excellente famille, et position actuelle assurée par l’influence de son oncle. Père Président de la banque Seaforth. » Je jetai un coup d’œil à l’homme au sol. « Debout, Vance, » prononça gentiment Mr. Wilde. Vance se leva comme hypnotisé. « Il fera ce que nous lui dirons à présent », observa Mr Wilde, et, en ouvrant le manuscrit, je lus à haute voix l’histoire complète de la Dynastie Impériale d’Amérique. Alors dans un murmure poli et discret il révisa les passages important avec Vance, qui restait comme sonné. Ses yeux étaient si aveugles et distants que j’imaginai qu’il n’avait plus toute sa tête, et j’en fis la remarque à Mr Wilde qui répondit que cela n’avait plus d’importance. » Il semblerait que Wilde ait établi un réseau entre les victimes de la pièce maudite, du moins est-ce exact pour Vance et Castaigne. Plus encore, après l’avoir visiblement tué brutalement, il a fait de Vance une marionnette, un zombi. Enfin, Wilde en sait résolument plus sur le mystère des Hyades que ceux qu’il avilit, ainsi que nous le constatons par la suite : « Très patiemment, nous détaillâmes à Vance quelle serait sa part dans l’affaire, et il sembla comprendre après un moment. Mr. Wilde expliqua le manuscrit, de nombreux livres d’Héraldique à l’appui, pour substantifier le résultat de ses recherches. Il situa la fondation de la Dynastie à Carcosa, mentionna les lacs qui bordaient Hastur, Aldebaran et le mystère des Hyades. Il parla de Cassilda et de Camilla, et sonda les troubles profondeurs de Demhe, et le Lac de Hali. « Les guenilles du Roi en Jaune doivent cacher Yhtill à jamais, » marmonna-t-il, mais je ne crois pas que Vance l’entendisse. Alors par degré il déclina à Vance les ramifications de la famille Impériale, jusqu’à Uoth et Thale, depuis Naotalba et le Spectre de la Vérité, jusqu’à Aldones, alors faisant virevolter ses notes et manuscrits, il commença l’histoire merveilleuse du Dernier Roi. Fasciné et frissonnant je l’observai. Il relevait la tête, ses longs bras s’étiraient en une gestuelle de fierté et de pouvoir pleine de magnificence, et ses yeux luisaient dans ses orbites comme deux émeraudes. Vance écoutait stupéfié. Ainsi que moi, lorsque pour finir Mr Wilde, me pointant du doigt, cria « Le cousin du Roi ! », j’étais emporté par l’excitation. Me contrôlant par un effort surhumain, j’expliquai à Vance pourquoi j’étais seul digne de la couronne et pourquoi mon cousin devait s’exiler ou mourir. Je lui fis comprendre que mon cousin ne devait jamais se marier, même après avoir abdiqué, et comment il s’apprêtait pour le pire à épouser la fille du Marquis d’Avonshire et amener l’Angleterre sur la question. Je lui montrais la liste de milliers de noms que Mr. Wilde avait dressé ; chacun des nominés avait reçu le Signe Jaune qu’aucun être humain n’osait mépriser. La ville, l’état, le monde entier était prêt à se soulever et trembler devant le Masque Blême. Le temps était venu, les gens connaîtraient le fils d’Hastur, et le monde entier saluerait les Etoiles Noires qui recouvraient le ciel de Carcosa. » (Le réparateur de réputations. traduction originale).

Pour finir, le plan de Wilde consiste à faire tuer la fiancée de Louis de Castaigne, cousin de Hildred, par Vance. Mais ce dernier échoue et se suicide (1) et Hildred égorge Wilde durant une crise hallucinatoire, avant d’être arrêté, interné, puis décédé.

L’impression que laisse Wilde, le réparateur de réputation s'entend, est qu’il aurait pu jouer Le Roi en Jaune, et qu’il pourrait même en être l’auteur, trempant sa plume dans les noirceurs de Carcosa. Il borde Hastur de lacs, Dehme et le Lac de Hali, des lacs à l’échelle stellaire, Aldébaran et les Hyades, insinuant un sens géographique, astrologique, au mot qu’emploiera plus tard Derleth pour nommer l’innomable. L’un n’infirme pas l’autre, nombreuses sont les constellations à porter les noms des Dieux. Le dieu biercien du berger Haïta devient noirceur stellaire dans la continuité que propose Chambers au Mythe naissant de Carcosa. Camilla et Cassilda, duo royal, ouvre le bal de la famille Impériale, Uoth, Thale, Naotalba et le Spectre de la Vérité, Aldones qu’on peut supposer être ce Dernier Roi dont traitent les notes et les manuscrits de Wilde. Et des guenilles, celles du Roi en Jaune, souvenir d’un règne révolu, et menace d’un retour d’où l’on ne revient pourtant pas, tel Ulysse. Yhtill caché à jamais.

4. Plus de Lumière : Le « Roi en Jaune » de James Blish

Ce sont ces maigres éléments d’une véritable intrigue en deux actes que James Blish aura le courage d’extrapoler plus tard dans sa nouvelle Plus de lumière (2). On y voit un amateur éclairé de Lovecraft avoir accès au manuscrit du Roi en Jaune - que possédait Tonton Théobald (3). Sous la plume de Blish, la pièce est majoritairement reconstituée – à l’exception de la toute fin. Naotalba devient le prêtre Noatalba (sic), Dehme devient le Lac qui borde Alar, la cité jumelle et rivale d’Hastur sur les bords du Lac de Hali, Carcosa est un reflet fantôme de leurs destinées, quand tout aura sombré. Car c’est une guerre perpétuelle que se livrent les deux cités, un conflit éternel et fatal qui les a figées dans un affligeant dépeuplement. L’arrivée d’un étranger, que l’on croit masqué, inspire à la famille royale la venue du dernier Roi d’Hastur, le Roi en Jaune, porteur du Signe Jaune et à cela reconnaissable. Sur les conseils peu assurés du prêtre Noatalba ( not alba ? (4) ), un bal masqué est organisé pour accueillir officiellement l’étranger. Tous portent le Masque Blême. Mais lorsque l’étranger révèle qu’il n’a pas de masque, il écarte ses guenilles et laisse voir le Signe Jaune, prouvant par là qu’il est le dernier Roi, le Spectre de la Vérité. Il contraint alors tous ses sujets à porter éternellement le Masque Blême (Ce qui explicite le famux : « Pas sur nous, Ô Roi ! » déplacé ici à la fin du second acte.)

(1) : L’anticipation de Chambers des années 1910 - 1920 inclut un Centre de Destruction municipal, la Chambre Léthale, où est pratiquée l’euthanasie. Une statue de Boris Yvrain, le rival du narrateur du Masque, orne le square alentours. Ce sculpteur possédait de quoi pétrifier n'importe quel organisme vivant...
(2) Plus de lumière, par James Blish (1970), in Le Cycle d’Hastur, Collection Nocturnes - éditions Oriflam. 

(3) : Tonton Théobald est le surnom que Lovecraft se donnait lui-même dans sa correspondance.

(4)  : Not alba = non blanc en anglais et latin. Blish propose un éclairage particulier qui justifie sa reconstitution, par l’invention d’une note de Chambers à la liste des personnages : « Tous les personnages sont de race noire. » Mais il n’est peut-être pas nécessaire d’aller jusque là pour interpréter ce que pourrait être le Masque Blême. Qu’il soit symbole de mort, de réification et de désindividualisation, suffit.


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