En guise de présentation


Les Editions Inedits ont pour vocation l'inventaire des ouvrages qui n'existent pas, mais qui pourtant ont ou ont eu une influence sur la littérature. Le "Nécronomicon" bien connu des lecteurs de Lovecraft en est un exemple. "Le roi en jaune" en est un autre, Kilgore Trout est un auteur parfaitement inédiste, et ces pages leur rendent hommage tant que faire se peut....
Par ailleurs, plutôt que se perdre dans les méandres de la virtualité, nous vous proposons ici de découvrir notre activité concrète (littéraire et théâtrale).

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vendredi 29 janvier 2010

Oscar Wilde a-t-il écrit "Le roi en Jaune" ? (7ème)

d) L’étrange cas de Mr. Wilde – réparateur de réputations. 


Dans « Le réparateur de réputations », nouvelle qui touche au plus près les Mystères du Roi en Jaune, Hildred de Castaigne rend plusieurs visites à Mr. Wilde. Le portrait en est ainsi fait :
 

« Quand il eut fermé la porte à double tour et l’eut barricadée d’un lourd coffre, il vint s’asseoir à mes côtés, me dévisageant de ses petits yeux allumés. Une demie douzaine de nouvelles égratignures recouvrait son nez et ses joues, et le serre-tête en argent qui supportait ses oreilles artificielles était de travers. Je pensai qu’il ne m’avait jamais aussi hideusement fasciné. Il n’avait pas d’oreilles. Les fausses, qui à présent formaient un angle des plus singuliers, étaient sa seule faiblesse. Elles étaient faites de cire et peintes en rose nacré, mais le reste de son visage était jaune. Il eût mieux fait de s’accorder le luxe de doigts artificiels pour sa main gauche, un moignon absolu, mais cela ne semblait pas l’incommoder, et il était satisfait de ses oreilles de cire. Il était très petit, à peine plus grand qu’un enfant de dix ans, mais ses bras étaient magnifiquement développés et sa taille aussi fine que celle d’un athlète. Toutefois, la chose la plus remarquable au sujet de Mr. Wilde était qu’un homme d’esprit aussi brillant et érudit ait une telle tête. Elle était plate et pointue, comme celles de bien des infortunés qui peuplent prisons et asiles psychiatriques. Beaucoup le jugeait d’ailleurs fou, mais je le savais aussi sain d’esprit que moi. » (« Le réparateur de réputations » traduction originale).




Au regard de la thématique du masque blême, l’on est en droit de se demander la véritable nature de Wilde. (1) Toutefois, le lecteur n’en apprendra pas plus. L’étrangeté de l’individu posée, c’est l’intérêt de Castaigne pour une telle fréquentation qui est dès lors exposé.
« Où sont les notes ? » demandai-je. Il désigna la table, et pour la centième fois je ramassai la liasse de feuilles manuscrites intitulées :« La dynastie impériale d’Amérique ». Une par une j’étudiais ces pages, froissées par mes seules manipulations, et bien que j’en connaissais le contenu par cœur, du début, « Quand, de Carcosa, des Hyades et d’Aldébaran », à « Castaigne, Louis de Calvados, né le 19 Décembre 1877 », je lus tout cela avec une extrême attention, m’arrêtant pour en reprendre des passages à haute voix, et m’attardant tout particulièrement sur « Hildred de Calvados, prétendant au trône », etc., etc. » ("Le réparateur de réputation", traduction originale).
Inutile de préciser qu’à ce moment du récit, la folie de Hildred de Castaigne ne fait plus de doute pour le lecteur, ainsi que ses motivations homicides envers son cousin Louis. Mais de quelle nature est cette « Dynastie impériale d’Amérique »(2), qui tisse sa toile depuis les confins (« bierciens ») d’Aldébaran, à Carcosa même ? Ne serait-ce pas une construction hallucinatoire de l’esprit malade de Hildred, corrompu par la lecture du « Roi en jaune » ? Cette illusoire destinée impériale est toutefois partagée, attisée, par Mr. Wilde, véritable agent d’une déstabilisation massive de l’espèce humaine, comme le démontre l’extrait suivant : 
« Nous sommes maintenant en contact avec dix mille hommes », marmonna (Wilde). « Nous pouvons compter sur cent mille dès les trente-huit premières heures, et en quatre-vingts heures, l’état se soulèvera en masse. Le pays suivra l’état, et la partie qui ne le fera pas, je veux parler de la Californie et du Nord-Ouest, ferait mieux de n’avoir jamais été habitée. Je ne leur enverrai pas le Signe Jaune. » Le sang me montait à la tête, mais je ne fis que répondre « Un bon coup de purge ». (3) « L’ambition de César et celle de Napoléon pâlissent devant ce qui n’aura de repos avant de s’être emparé de la pensée humaine et contrôlera même ses rêves les plus inavoués. » déclara Mr Wilde. « Vous voulez parler du Roi en Jaune, » frissonnai-je. « C’est un roi que bien des Empereurs ont servi ». « Je suis heureux de le servir » répliquai-je. » ("Le réparateur de réputation", traduction originale).

Il s’agit donc pour Castaigne de récupérer un trône oublié par l’espèce humaine, au nom d’un Roi des rois de jaune vêtu. On pense à un coup d’état, comme Lovecraft pût penser au Retour d’un Grand Ancien extraterrestre. Et pour reprendre cette supposition que le Signe jaune pourrait être monétaire, on pourrait imaginer une guerre économique, un crack boursier. Chambers écrivait ces lignes en 1895, et bien que situant audacieusement l’action en 1920, il ne fait pas office de génial visionnaire de la crise de 1929. Et ce n’est pas là son propos, car nous apprendrons dans la dernière partie du récit, l’action véritable de Wilde, qui n’a d’envergure que celle du corbeau – j’entends ici « maître-chanteur » - tandis que nous le verrons à l’office avec un autre de ses « clients », nommé Vance.


(1) : Et l’on se souviendra avec effroi du sort d’Henry Wentworth Akeley dans  « Celui qui chuchotait dans les ténèbres » pour ne pas vouloir sonder d’avantage le taux d’humanité de l’usurpateur. 

(2) : Un article en préparation nous rappellera les précédents véritables de tentatives d'instaurer un trône impérial sur le territoire fédéral et démocratique des USA.

(3) : L’expression utilisée dans la version originale, « A new broom sweeps clean » a aussi été traduite en « On ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs » (Anne Vétillard, in Le Cycle d’Hastur) et en « Il n’est ferveur que de novice » (Jacqueline Fuller in Le roi de jaune vêtu).

Oscar Wilde a-t-il écrit "Le roi en Jaune" ? (6ème)

c) Les commentaires sur le contenu de la pièce et son sulfureux historique.

Jusqu’à présent, nous avons principalement établi la portée maléfique du « Roi en Jaune » à travers d’évasifs extraits de son premier acte, et sommes passés de ces allusions aux conséquences funestes que sont la folie et la mort de ses lecteurs. On se rappellera que Lovecraft s’est inspiré de ce livre maudit pour en constituer un avatar avec son Nécronomicon. Ce ne sont pourtant pas les inoffensives citations que l’on connaît du "Roi en Jaune" qui auraient pu persuader quiconque de leur malignité. C’est que Chambers joue plus efficacement sur les commentaires qu’inspire la pièce, et sur ce que la rumeur en dit, justifiant par là même que son contenu soit passé sous silence. Dans l’extrait suivant, on découvrira que le sort d’Hildred Castaigne passe pour celui réservé à quiconque succomberait à la lecture de la pièce entière.

« J’avais il y a bien longtemps décidé de ne jamais ouvrir ce livre, et rien au monde n’aurait pu me persuader de l’acheter. Craignant que la curiosité ne me tente ne serait-ce que de l’ouvrir, je n’y avais même pas jeté un coup d’œil dans les librairies. Si j’avais eu la curiosité de le lire, la terrible tragédie du jeune Castaigne, que j’avais connu, m’avait persuadé de ne jamais lire ses pages vicieuses. J’avais refusé d’en entendre la moindre description, et en effet, personne ne se hasarda à commenter le deuxième acte, si bien que je n’avais absolument aucune idée de ce que ces pages pouvaient révéler. » (« Le signe jaune » – traduction originale).

Chambers s’est amusé à semer quelques liens entre certain des protagonistes des nouvelles du « Roi en jaune ». Le narrateur du Signe Jaune a connu Castaigne ; Castaigne dans ses errances passe devant une statue du sculpteur Boris Yvrain ; Boris Yvrain est le rival du narrateur du « Masque ». Des liens ténus, certes, mais qui suffiraient presque à suggérer que chaque exemplaire du « Roi en Jaune » parcouru par ses diverses victimes n’en pourrait être qu’un seul. Castaigne en dit lui-même plus long quant au destin des exemplaires imprimés. 
"Quand le Gouvernement Français se fut saisi des copies de la traduction qui venaient d’arriver à Paris, Londres, bien évidemment, se languissait de les lire. C’est un fait établi que ce livre agissait comme une épidémie, infectant ville après ville, continent après continent, ici interdit, confisqué là, dénoncé par la presse et le clergé, censuré même par les avant-garde littéraires les plus acharnées. Aucune Loi essentielle n’était pourtant bafouée dans ces pages vicieuses, aucune doctrine n’y était promue, aucune conviction n’y était outragée. Ce ne pouvait être jugé par aucune morale connue, et pour cause, bien qu’il était reconnu que l’ultime limite de l’art avait été dépassée dans « Le Roi en Jaune », aucune nature humaine ne pouvait prétendre supporter cette épreuve, ni se complaire dans ces phrases imprégnées du plus insidieux poison. La grande banalité et l’innocence du premier acte ne faisaient que préparer l’effet bien plus affreux de la suite. (« Le réparateur de réputation. »– traduction originale)
Paru tout d’abord à Paris non dans son texte original mais sous forme d’une traduction, puis censuré, confisqué, mis au pilon, « Le roi en jaune » a toutefois pu survivre à travers quelques exemplaires que la rumeur aura pu transformer en livre maudit, et rendre suspect quiconque s’y intéresserait encore. On comprend aussi pourquoi les citations peuvent paraître si décevantes – c’est que le premier acte, le seul qui souffre d’être partiellement cité sans attaquer l’intégrité mentale de son lecteur, ne fait que tendre un piège, attise la curiosité par une innocence feinte. Castaigne en a toutefois perçu déjà toute l’indicible horreur lorsqu’il écrit : 
« Je me rappelais des cris d’agonie de Camilla et des affreuses paroles dont l’écho roulait dans les rues sombres de Carcosa. C’étaient là les dernières du premier acte, et je tâchais de ne pas penser à ce qui suivait, je ne l’osais pas, même en ce printemps ensoleillé, ici dans ma propre chambre, entouré d’objets familiers, rassuré par l’effervescence de la rue et les voix des domestiques dans le corridor au dehors. Car ces mots empoisonnés s’étaient infiltrés lentement dans ma tête, comme la sueur du mourant est absorbée par les draps de son lit de mort. » (« Le réparateur de réputation »– traduction originale). 

La qualité littéraire du « Roi en jaune » est encore commentée dans « Le signe jaune » : 
« Nous parlions depuis quelque temps avec un pesant et monotone effort quand je réalisai que nous discutions du « Roi en jaune ». Oh, quel péché d’avoir écrit de tels mots, des mots limpides comme le cristal et chantants comme une source bouillonnante, des mots étincelants et luisant comme les diamants empoisonnés des Médicis ! Oh la cruauté, la damnation sans espoir d’une âme qui puisse fasciner et paralyser l’espèce humaine avec de tels mots, des mots compris pareillement par l’ignorant et par le sage, des mots plus précieux que des joyaux, plus apaisants que la musique céleste, plus affreux que la mort elle-même. Nous en parlions, insouciants des ombres croissantes, et elle m’adjurait de jeter le collier d’onyx noir curieusement façonné que nous savions tous deux être le Signe Jaune. Je ne saurai jamais pourquoi je refusai, même si en cette heure, ici dans ma chambre où j’écris cette confession, je serai heureux d’apprendre ce qui m’empêcha d’arracher le Signe Jaune de ma poitrine et le jeter au feu. Je suis certain que c’était ce que je souhaitais, mais Tessie m’implorait en vain. La nuit tomba et les heures se traînèrent, mais nous continuions à murmurer des choses au sujet du Roi et du Masque Blême, et Minuit sonna au clocher embrumé dans la ville drapée de brouillard. Nous parlâmes d’Hastur et de Cassilda, cependant qu’au dehors le brouillard s’écrasait sur les épais volets tout comme les vagues roulaient et s’abîmaient sur la grève de Hali. » (« Le signe jaune »– traduction originale). 
Se pose alors la question de l’identité de l’auteur du « Roi en Jaune ». Un érudit, un génie littéraire, pourrait-on dire, qui saurait allier simplicité et grandeur, au style littéralement merveilleux, à savoir qu’il fascine autant qu’il épouvante. Si le nom de Castaigne a pu être avancé, c’est par pur raccourci. Car on saisit vite, à la lecture de son récit, que le narrateur du « Réparateur de réputation » en sait bien plus long qu’il n’en écrit sur la pièce et son auteur, du moins nous en donne-t-il l’illusion. Ce petit extrait, où Hildred Castaigne cache sa pulsion homicide envers son propre cousin, en témoigne : 
« Il inspecta les rayonnages [de ma bibliothèque]. « Napoléon, Napoléon, Napoléon ! » lut [mon cousin]. « Ciel, n’as-tu rien d’autre que Napoléon ici ? » (…) « Oui, il y a un autre livre, Le Roi en Jaune. » Je le regardais droit dans les yeux. « L’as-tu jamais lu ? » demandais-je « Moi ? Non, Dieu merci ! Je ne tiens pas à devenir cinglé. » Je vis qu’il regretta ses mots sitôt qu’il les avait prononcés. S’il y a un mot que je déteste plus que lunatique, c’est bien cinglé. Mais je sus me contrôler et lui demanda s’il jugeait « Le Roi en Jaune » dangereux. « Oh, je ne sais pas, » se précipita-t-il. « Je ne me souviens que de l’excitation qu’il a créé et de la dénonciation de l’église et de la presse. Je crois que l’auteur s’est flingué après avoir publié cette monstruosité, c’est bien ça ? » « J’ai cru comprendre qu’il est toujours en vie », répondis-je. « C’est probablement vrai », marmonna-t-il ; « des balles ne sauraient tuer un gredin pareil ». « C’est un livre d’une grande vérité », déclarai-je. « Oui », répliqua-t-il, « une vérité qui rend les gens fous et détruit leurs vies. Peu m’importe que la chose soit ce qu’on en dit, l’essence suprême de l’art. C’est un crime que de l’avoir écrit, et pour ma part je n’en lirai jamais une page. » (…) Je lui donnai dix minutes pour disparaître avant de suivre sa trace, emportant avec moi la couronne de joyaux et la robe de soie brodée du Signe Jaune. » (« Le réparateur de réputation » – traduction originale). 
On peut comprendre à demi-mot à qui Castaigne fait allusion quand il déclare soupçonner toujours vivant l’auteur du « Roi en jaune ». Son seul « ami », du moins le seul que Castaigne ne considère pas comme un sous-homme, c’est cet étrange « Réparateur de réputation » nommé Wilde…

Oscar Wilde a-t-il écrit "Le roi en jaune" ? (5eme)


- Apparitions du Gardien du Signe Jaune
"The king in Yellow" by Benjamin Noel
Un sort plus funeste que la folie attend les protagonistes du « Signe jaune » et de« Cour du Dragon ». Car un personnage fait son apparition, et ne semble visible que pour celui qui a été touché par la pièce à l’abominable second acte. 
« Mes yeux se tournèrent sans que je ne sache pourquoi vers le fond de l’église. L’organiste quittait son orgue et traversait la galerie pour sortir, je le vis disparaître par une petite porte menant à quelque escalier qui descendait directement dans la rue. C’était un homme mince au visage aussi blanc que son manteau était noir (…) Je fis un tour d’horizon. C’était le refuge idéal pour de surnaturelles horreurs (…) Les derniers rayons du crépuscule s’abîmaient le long de l’Arc de Triomphe. Je passais dessous, et le rencontrai face à face. Je l’avais quitté loin au bas des Champs-Elysées, et à présent il arrivait avec le flot des gens qui s’en revenaient du Bois de Boulogne. Il passa si près qu’il me frôla. Sa forme mince et dépenaillée sous son manteau noir inspirait le métal. Il ne montra ni hâte ni fatigue, ni aucun autre sentiment humain. Son être entier n’exprimait qu’une chose : la volonté, et le pouvoir de me rendre fou. (…) Mon regard flétri se fit d’une insondable colère, et je vis l’étoile noire suspendue dans les cieux : et les vapeurs moites du Lac de Hali firent frissonner mon visage. C’est alors que, loin, au-dessus des vapeurs d’un cyclone, je vis la lune ruisseler d’embruns, et au-delà, les tours de Carcosa s’élevèrent derrière elle. La Mort et la demeure affreuse des âmes perdues où ma miséricorde l’avait envoyé il y a bien longtemps, avait donné le change à quiconque sauf à moi. Et à présent, j’entendais sa voix qui s’élevait, enflant, grondant à mesure que s’embrasait la lumière, et comme je tombais, son éclat peu à peu augmentait, augmentait, se déversant sur moi en langues de flammes. Alors que les profondeurs m’engloutirent, j’entendis le Roi en Jaune chuchoter à mon âme: « C’est une chose affreuse que de tomber dans les mains du Dieu vivant ! » (Dans la Cour du Dragon, traduction originale). 

Carcosa, nous l’aurons compris, est semblable au Monde des morts – morts adorant malgré tout un « Dieu vivant ». Une figure similaire à celle de cet organiste dépenaillé apparaît dans « Le signe jaune » qui marqua tant Lovecraft. Après avoir croisé un fossoyeur inspirant dégoût et putréfaction, le narrateur de ce récit commence à ressentir les signes d’une profonde agitation. 
« Un certain temps, je me retournai dans mon lit en essayant d’occulter le son de sa voix de mon esprit, en vain. Ce grommellement m’entêtait, comme la fumée épaisse et huileuse d’une cuve à graisse ou l’odeur d’une nuisible déchéance. Alors que je gisais, vaincu, la voix me sembla devenir plus distincte, et je commençai à comprendre les mots qu’il grommelait. Ils vinrent à ma compréhension lentement, comme si je les avais oubliés, et je pus enfin leur donner sens. C’était ceci : « Avez-vous trouvé le Signe Jaune ? » « Avez-vous trouvé le Signe Jaune ? » « Avez-vous trouvé le Signe Jaune ? » J’étais furieux. Qu’insinuait-il par là ? En le maudissant lui et les siens, je me retournai et m’endormis, mais quand je m’éveillais plus tard j’avais l’air pâle et hagard …» 

C’est après avoir lu la pièce, par « solidarité » pour sa compagne, (voir l’extrait cité auparavant) que réapparaît le fossoyeur. 

Chambers peignant ce qu'il semblerait être
une représentation du masque blême...
« La maison était silencieuse, et aucun son des rues embrumées ne venait briser ce silence. Tessie était allongée sur les coussins, son visage faisait une tâche grise dans la pénombre, mais ses mains tenaient fermement les miennes et je savais qu’elle savait et lisait mes pensées comme je lisais les siennes, car nous avions compris le mystère des Hyades et que le Spectre de la Vérité s’étendait sur nous. Comme nous nous répondions mutuellement, rapidement, silencieusement, d’une pensée à l’autre, les ombres nous recouvrirent d’avantage, et du lointain des rues alentours nous parvînt un son. Alors qu’il s’approchait, en de mornes craquements de roue, de plus en plus proche, jusqu’à cesser juste derrière la porte vers l’extérieur, je me traînais jusqu’à la fenêtre pour découvrir un corbillard empanaché de plumets noirs. Le portail au-dessous s’ouvrit et se ferma, et je rampais en tremblant pour barricader ma porte, bien que je sus qu’aucun verrou, qu’aucune serrure, ne saurait nous prémunir d’une telle créature, elle qui provenait du Signe Jaune. A présent je l’entendais qui s’avançait doucement dans le couloir. Maintenant il était à la porte, et les verrous pourrirent à son contact. Alors il entra. Les yeux exorbités je scrutais les ténèbres, mais quand il entra dans la pièce je ne le vis point. Ce n’est que lorsque je sentis qu’il m’enveloppait de sa poigne molle et froide que je hurlais et me battis comme un forcené, mais mes mains ne m’étaient d’aucun secours, et il arracha le collier d’onyx de mon manteau et me frappa en plein visage. Alors, comme je tombais, j’entendis Tessie pleurer doucement avant que son esprit ne rejoignît Dieu, et alors même que je sombrais je me languissais de la rejoindre, car je savais que le Roi en Jaune avait ouvert son manteau déguenillé et qu’il n’y avait plus qu’à implorer le Christ. »(Le signe jaune – traduction originale).

Spectre de la Vérité ou Gardien du Signe Jaune, cette créature semble entretenir des rapports très proches avec l’étranger masqué de la pièce, voire avec le Roi en Jaune lui-même.
Le Signe Jaune quant à lui n’est jamais véritablement décrit chez Chambers. Broche en onyx ou simple marque, on se perd en représentations. En témoigne ce passage du « Réparateur de réputations »

 « Une misérable créature à moitié morte de faim, qui fixait la Chambre Léthale du trottoir d’en face, vînt à moi et me raconta l’histoire de sa misère. Je lui donnai de l’argent, je ne sais pas pourquoi, et il repartit sans me remercier. Une heure plus tard, un autre indigent s’approcha et pleurnicha son histoire. J’avais dans la poche un bout de papier où était tracé le Signe Jaune, et je lui mis dans la main. Il me regarda stupidement durant un moment, puis sans vraiment me regarder, le plia avec un soin qui me parût exagéré et le plaça contre son cœur. » (Le réparateur de réputations – traduction originale). 

Ce bout de papier marqué du Signe Jaune n’est-il pas plutôt un simple billet de banque que la perception détraquée de Castaigne revêt d’atours mystiques ?



Oscar Wilde a-t-il écrit "Le roi en jaune" ? (4eme)


3) Autopsie du "Roi en Jaune" (suite...)

b) Les effets de la lecture du « Roi en jaune ». 

- Effets psychologiques : 
Les différentes nouvelles vont jouer plus ou moins habilement avec les circonstances de cette lecture. Dans « Cour du Dragon », on ne sait rien de celles-ci : 
« J’étais usé par trois nuits de souffrance physique et de troubles mentaux : la dernière ayant été la pire, et c’était un corps extenué, et un esprit engourdi et fragile, que je traînais en cure jusqu’à ma paroisse. Car je venais de lire « Le Roi en jaune ». (Cour du Dragon – traduction originale) 
Deux autres cas relèvent du hasard, les narrateurs respectifs du « Signe jaune » et du « Masque » tombent sur la pièce maudite en piochant au hasard (?) parmi d’autres livres. 

« J’étais sur le point de retourner à la salle à manger lorsque mes yeux tombèrent sur un ouvrage relié en jaune dans le coin le plus haut des rayonnages. Je ne m’en rappelait pas et d’en bas je ne pouvais pas déchiffrer les lettres pales du titre, j’allai au fumoir où j’appelais Tessie. Elle arriva de l’atelier et grimpa pour atteindre le livre. « Qu’est-ce que c’est ? » demandai-je. « Le Roi en jaune ». J’étais abasourdi. Qui l’avait placé là ? Comment était-il arrivé chez moi ? (…) J’observais la couverture jaune comme s’il s’agissait d’un serpent venimeux. « Ne le touche pas, Tessie, » dis-je. « Descend. » Bien entendu mon avertissement suffit à éveiller sa curiosité, et avant que je ne puisse l’en empêcher, elle emporta le livre et dansa avec lui en riant dans tout l’atelier. Je l’appelais, mais elle s’échappa de mes mains impuissantes avec un sourire persécuteur, et je ne pus que la poursuivre avec quelque impatience. « Tessie ! » m’écriai-je en entrant dans la bibliothèque, « Ecoute, je suis sérieux. Débarrasse-toi de ce livre. Je ne souhaite pas que tu l’ouvres. » (…) Je ne la découvris qu’une demi-heure plus tard, prostrée, pâle et silencieuse sous la fenêtre treillissée de la réserve. Du premier coup d’œil, je compris qu’elle avait été punie de sa bêtise. « Le Roi en jaune »gisait à ses pieds, ouvert au deuxième acte. En voyant Tessie je sus qu’il était trop tard. Elle avait ouvert « Le Roi en jaune ».Je la pris alors par la main et la mena dans l’atelier. Elle avait l’air hébété, et quand je lui dit de s’étendre sur le sofa elle m’obéit sans mot dire. Après quelques temps elle ferma les yeux et sa respiration devînt profonde et régulière, mais je ne pus déterminer si elle dormait ou non. Je m’assis silencieusement à ses côtés pour un long moment, mais elle ne parla pas ni ne fit aucun bruit, alors je me levai et pénétrai dans la réserve inusitée pour m’emparer du livre jaune (…) Il semblait lourd comme du plomb, mais je le rapportais à l’atelier et m’assis sur le tapis près du sofa, pour l’ouvrir et le lire du début à la fin. Quand, terrassé par l’excès d’émotions, je lâchai le volume et m’appuyai lourdement contre le sofa, Tessie ouvrit les yeux et me fixa."
( Le signe jaune– traduction originale) 
Une couverture jaune, un deuxième acte à la pièce. L’extrait suivant nous offre encore quelques éléments supplémentaires sur la pièce : 
« Me saisissant d’un livre au hasard, je m’installais à l’atelier pour lire. Pour mon malheur, je venais de trouver « Le Roi en Jaune ». (…) La dernière chose dont je me souvienne avec distinction était la voix de Jack demandant : « Par le Ciel, docteur, qu’est-ce qui l’afflige ainsi, pour qu’il ait un tel visage ? » et je pensai alors au Roi en Jaune et au Masque Blême. (…) Je vis alors le Lac de Hali, étroit et vierge de toute ondulation que le vent aurait pu remuer, et je vis les tours de Carcosaderrière la lune. Aldebaran, les Hyades, Alar, Hastur, glissant à travers les nuées qui battaient et claquaient tels les guenilles du Roi en Jaune. » (Le masque, traduction originale). 
Voici nommé le masque dont ne peut s’affranchir l’étranger : le masque blême (« Pallid mask »). Est-ce de faire porter ce masque que menace le Roi en Jaune lorsque Cassilda s’écrie « Pas sur nous, ô Roi » ? Dans cette nouvelle, ce masque est avant tout celui allégorique qu’arbore un narrateur au plus profond d’une dépression nerveuse ; le masque d’une non-vie, mais pas encore celui d’un mort.



Voici aussi poétiquement définie l’infinie distance qui nous sépare de Carcosa, dont les tours s’élèvent derrière la Lune, et nommé tout autant le lac qui semble border Carcosa : le Lac de Hali, reprenant là encore un élément de Bierce. Voici enfin cité parmi d’autres noms - ceux des constellations déjà remarquées, puis Hastur, toujours emprunté à Bierce, et Alar - lieu ou chose, rien ne nous éclaire encore à ce sujet.

mercredi 7 janvier 2009

Les 1001 aventures d'Arthur Gordon Pym

Et hop ! Aujourd'hui, j'achève l'adaptation pour la scène du seul roman d'Edgar Allan Poe : "Les aventures d'Arthur Gordon Pym". J'en connais déjà 300 lignes, que je me passe en boucle par la fenêtre donnant sur la rue en fumant des cigarettes. Bon anniversaire Edgar ! Le texte de 1001 lignes

A venir...

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Kilgore TROUT : hagiographie

Le catalogue enrichi des Editions Inedits

Michel Dimichel travaille "D'arrache-pied"