En guise de présentation


Les Editions Inedits ont pour vocation l'inventaire des ouvrages qui n'existent pas, mais qui pourtant ont ou ont eu une influence sur la littérature. Le "Nécronomicon" bien connu des lecteurs de Lovecraft en est un exemple. "Le roi en jaune" en est un autre, Kilgore Trout est un auteur parfaitement inédiste, et ces pages leur rendent hommage tant que faire se peut....
Par ailleurs, plutôt que se perdre dans les méandres de la virtualité, nous vous proposons ici de découvrir notre activité concrète (littéraire et théâtrale).

Rechercher dans ce blog

Affichage des articles dont le libellé est editionsinedits. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est editionsinedits. Afficher tous les articles

jeudi 11 novembre 2021

Kilgore Trout : "Ca sonne bien" - une histoire totalement inédite- Inédisme

 


KILGORE TROUT : "Ca sonne bien"
COLLECTION KILGORE TROUT N°22

Trout (...) imagina une histoire, qu’il ne devait écrire que lorsqu’il serait devenu un vieil, un très vieil homme. Il s’agissait d’une planète où le langage devenait une pure musique, du fait que les créatures qui l’habitaient étaient extrêmement sensibles à l’harmonie des sons ; les mots y devenaient des notes de musique, et les phrases des mélodies. Tout cela était incapable de servir à la transmission des informations, car personne ne savait plus ou ne se souciait encore de ce que les mots pouvaient signifier.

Ainsi, les dirigeants du pays et les chefs d’entreprises, afin que tout puisse continuer à fonctionner, se trouvaient contraints d’inventer de nouvelles constructions syntaxiques et de nouveaux mots beaucoup plus choquants aux oreilles et moins susceptibles de se transformer en musique.

Kurt VONNEGUT, Jr. – Le breakfast du champion (Editions J'ai Lu, pp. 135-136 ; traduction : Guy Durand).
 
 

jeudi 3 décembre 2020

Inédisme : La Muse de Jean Ray


Si les écrits sur les écrivains sont légion, on ne peut pas en dire autant sur le phénomène de l'inspiration, et du cheminement des idées vers leur expression écrite.

Si l'Inédisme  a pour vertu première celle d’aiguillonner cette inspiration, d'offrir l'idée première à penser au lecteur lui-même, et réduire la tâche de l'écrivain à une épure de mise en forme - comme on vendrait un produit directement du producteur au consommateur sans passer par les intermédiaires marchand - l'une de ses missions est de faire le panégyrique de ses formes antérieures, "remonter aux sources originales" comme dirait Herman Melville.

Pour célébrer la fin de cette terrible année 2020, les Editions Inédits préparent une intégrale des "Aventures de Harry Dickson - le Sherlock Holmes américain", écrites par Jean Ray entre 1931 et 1937.

Pourquoi Harry Dickson ?

Laissons la tribune à Jacques Van Herp, qui dans la préface du volume 02 de "L'intégrale Harry Dickson" parue aux Editions NéO, nous laissait entrevoir les phénomènes inspiratoires du maître de l'épouvante gantois.

mardi 23 juin 2020

Kilgore Trout : "Salut au chef !" - Inédisme

KILGORE TROUT : "Salut au chef !"
COLLECTION KILGORE TROUT N°21

Trout quant à lui était foncièrement incapable de découvrir entre deux hommes politiques le moindre signe de différence. Ils lui apparaissaient tous comme des espèces de grands chimpanzés indistinctement enthousiastes. Il lui était arrivé d'écrire une nouvelle racontant l'histoire d'un chimpanzé optimiste qui devenait président des États-Unis. Il avait intitulé cette histoire : Salut au chef !
Le chimpanzé portait un court blazer bleu à boutons de cuivre, arborant sur la pochette gauche le sceau de la présidence de la République des Etats-Unis. Le blazer avait cette forme :

En tous lieux où pouvait se rendre le chimpanzé, des orchestres jouaient : Salut au Chef ! Le chimpanzé aimait ça. Il en sautait à pieds joints, de plaisir.


Kurt VONNEGUT, Jr. – Le breakfast du champion (Editions J'ai Lu, p. 111 ; traduction : Guy Durand).
 
 

mardi 13 septembre 2016

Kilgore Trout : "Gilgongo !" - Inédisme


KILGORE TROUT : "Gilgongo !"
COLLECTION KILGORE TROUT N°20 

Trout composa dans sa tête un canevas anti-conservateur qu'il intitula :

« Gilgongo! »


Gilgongo était l’histoire d'une planète où il ne faisait pas bon vivre du fait qu'on y créait beaucoup trop.

L'histoire commençait par le récit d'une grande réception donnée en l'honneur d'un homme qui était parvenu à détruire, jusqu'à son dernier spécimen, une espèce d'ours charmants qu'on appelait des pandas. Il avait consacré sa vie à cette tâche. Des assiettes avaient été spécialement conçues pour cette occasion, et chaque convive devait emporter la sienne chez lui en souvenir. Sur chaque assiette avait été imprimée la date de la réception et l’image d'un petit ours.

Au-dessous de l'image, se lisait le mot :

GILGONGO !


Ce qui, dans le langage de la planète, signifiait : «Disparu».

Tout le monde se réjouissait que les petits ours fussent gilgongo, car les espèces étaient déjà beaucoup trop nombreuses sur la planète. Chaque heure voyait apparaître son contingent d'espèces nouvelles. Il n'existait pas la moindre possibilité pour qui que ce soit de se préparer à la stupéfiante diversité des animaux et des végétaux qu'on pouvait rencontrer.

La population faisait de son mieux pour réduire le nombre des espèces, afin que la vie devienne plus facilement prévisible et planifiable.
Mais la créativité de la nature était beaucoup trop puissante. A la fin, une couverture vivante de plus de trente mètres d'épaisseur étouffait toute possibilité d'existence à la surface de la planète. La couverture était composée de pigeons voyageurs, de vautours, d'aigles royaux des Bermudes et d'escadrilles de grues aux clameurs stridentes. 

Kurt VONNEGUT, Jr. – Le breakfast du champion (Editions J'ai Lu, pp. 109-110 ; traduction : Guy Durand).


vendredi 2 septembre 2016

Ig DAI: "Le Vol Plus La Nuit D'hôtel" - Collection "L'oeil dans le ciel" n°30 - Inédisme



IG DAI"Le Vol Plus La Nuit D'Hötel"
COLLECTION L'OEIL DANS LE CIEL N°30


Le Vol Plus La Nuit D’hôtel » est un space opera all inclusive... Le texte de cette somme est intégralement complet et met en scène un personnage haut en couleurs. Jason Sancesse est ce dénicheur de bonnes affaires qui lui permettent de voyager et de séjourner en des mondes tous plus extraordinaires les uns que les autres, et pour pas cher ! Jusqu’au jour maudit où le confort d’une énième chambre d’hôtel laisse vraiment, mais vraiment à désirer… Le drame se noue alors rapidement, au-delà de ce que le lecteur peut imaginer.
 
Ig DAI, de son vrai nom Igg DAI, n'a pas publié de nombreux romans. Son approche est résolument moderne et l'on pense très rapidement à cette fameuse '"absence augmentée", dont il fut un incontestable précurseur et qui nourrit inlassablement sa quête. Avec son second roman, "Le Vol Plus La Nuit D'Hôtel", on ne retrouve pas avec bonheur tout l'art du Faire qui ne caractérise en rien les inédits d'Ig DAI. Tout cela ne pouvait que conduire les Editions Inédits à intégrer "Le Vol Plus La Nuit D'hôtel" dans le catalogue de 2016. Sous le nom de Guy-Louis DAI, Ig DAI oeuvrerait actuellement à développer un nouveau concept et une nouvelle pratique, avec la délecture...
 
Quelques mots de l'auteur :
" En quelques mots, il n’a pas été si facile que ça de ne pas l’écrire… J’ai en effet connu, pendant de long mois, les affres de la page écrite qu’il fallait gommer. Mais j’ai fini par y arriver !"

Quelques mots de l'inéditeur :
Pour lire d'avantage d'Ig DAI, je ne saurais que trop vous conseiller la lecture hebdomadaire de Chronique inutile du vendredi (La).

mercredi 11 novembre 2015

Kilgore Trout : "Défense d'entrer" - Inédisme

Pour les 93 ans de notre bon vieux Vonnegut Junior, le dernier (im)paru :

KILGORE TROUT : "Défense d'entrer"
COLLECTION KILGORE TROUT N° 19


Trout, autrefois, avait écrit une nouvelle qui portait ce titre : « Défense d’entrer ». L’histoire se passait dans les îles Hawaï. (…) Sur ces îles, la totalité des terrains disponibles était détenue par une quarantaine de personnes environ ; et dans son histoire, Trout supposait que celles-ci avaient décidé d’exercer pleinement leur légitime droit de propriété. Partout, elles avaient apposé ces écriteaux : « Défense d’entrer ! »
Ça posait de terribles problèmes aux quelques autres millions de personnes qui habitaient ces îles. La loi de la pesanteur exigeait qu’elles puissent se poser quelque part à la surface du sol. Sinon, il n’y avait pour elles d’autre choix qu’entrer dans la mer et barboter au large.
C’est alors que le Gouvernement intervenait en lançant un programme d’urgence. A tout homme, femme ou enfant, qui n’était pas propriétaire, il était attribué un gros ballon, gonflé à l’hélium.
Sous chaque ballon il y avait un câble qui soutenait une ceinture-sangle. Avec l’aide de ces ballons, les Hawaïens pouvaient continuer d’habiter sur ces îles, sans aller sans cesse se planter dans les propriétés d’autrui.

Kurt VONNEGUT, Jr. – Le breakfast du champion (Editions J'ai Lu, pp. 93-94 ; traduction : Guy Durand).

lundi 6 juillet 2015

Kilgore Trout : "Pornogastrie" - un roman totalement inédit - Inédisme

KILGORE TROUT : "Pornogastrie"
COLLECTION KILGORE TROUT N° 18

Il s'agissait d'un cosmonaute terrien qui arrivait sur une planète, où la pollution avait causé la disparition de toutes les plantes et de tous les animaux, à l'exception d'une race d'humanoïdes. Les humanoïdes consommaient des aliments de synthèse, à base de pétrole et de charbon.
Ils organisaient une fête, en l'honneur du cosmonaute, qui se prénommait Don. Les mets avaient un gout horrible. La censure constituait le principal sujet de conversation. Toutes les villes étaient remplies de salles de spectacle qui ne projetaient que des films pornos. Les humanoïdes auraient voulu d'une façon ou d’une autre pouvoir empêcher de telles projections, sans porter atteinte à la liberté d'expression.
Ils demandèrent à Don si, sur Terre, la projection de films pornos posait également des problèmes.
- Certainement, répondit Don.
Ils lui demandèrent si, là-bas, les films étaient réellement pornos.
- Aussi pornos que des films peuvent l'être, répliqua Don.
Il s'agissait là d’un défi, au regard des humanoïdes, qui étaient persuadés que leurs films pornos ne pouvaient être dépassés. C'est ainsi que tout le monde s'entassa dans des pataches glissant sur coussins d’air, en direction d'une salle de spectacles pornos.
C'était l'entracte au moment de leur arrivée, de sorte que Don disposa d'un peu de temps pour réfléchir à ce qui pourrait être plus porno que tout ce qu'il avait déjà eu l'occasion de voir sur Terre. Avant même que les lumières de la salle ne s'éteignent, il se sentit excité. Les humanoïdes féminines du groupe étaient toutes fébriles et émoustillées.
Les lumières s'éteignirent et le rideau se leva. D’abord, il n'y eut pas d'image. Les haut-parleurs émettaient des grognements et des gémissements. Puis l'image apparut. Le film était d'une parfaite luminosité, et l’on voyait un humanoïde mâle en train de manger quelque chose qui ressemblait à une poire. La camera avait filmé en gros plans les lèvres, la langue, les dents brillantes de gouttes de salive. Il prenait tout son temps pour déguster la poire. Quand la bouche avide eut avalé le dernier morceau, il y eut un gros plan sur la pomme d'Adam. La pomme d’Adam saillait de façon obscène. L’humanoïde fit un rot de satisfaction ; et soudain apparut sur l'écran, écrit dans la langue utilisée sur cette planète, le mot :

F I N

Naturellement la scène était complètement truquée. Des poires, il n'en existait plus nulle part. Et la dégustation d’une poire n’était pas l'unique événement de la soirée. Ce n’était qu'un court-métrage qui devait laisser aux spectateurs le temps de s'installer à leur aise.
Il fut immédiatement suivi du plat de résistance. Il s'agissait de toute une famille : le père, la mère et les deux enfants, avec le chien et le chat. Pendant une heure et demie, ils ne cessèrent de manger - potage, viande, biscuits, beurre, légumes, purée de pommes de terre arrosée de jus de viande, fruits, bonbons, gâteaux, pâtés. Il était bien rare que la prise de vues ait été faite à plus de trente centimètres des lèvres luisantes de graisse et des pommes d'Adam saillantes. Ensuite, le père posa le chien et le chat sur la table, afin qu'ils prennent eux aussi part à l'orgie. Apres quelque temps, les acteurs ne parvinrent plus à absorber la nourriture : ils avaient tellement mangé qu'ils en avaient les yeux exorbités. A peine parvenaient-ils à se mouvoir. Ils déclarèrent qu'il leur faudrait plus d'une semaine avant d'être en état de se remettre à manger, et ainsi de suite. Ils débarrassèrent lentement la table. D'un pas mal assuré, ils se rendirent à la cantine pour y déverser dans une poubelle une bonne quinzaine de kilos de restes. Les spectateurs étaient dingues. On ne les tenait plus.
Lorsque Don et ses amis quittèrent la salle de spectacle, des prostituées humanoïdes vinrent les accoster, en leur proposant des œufs et des oranges, du lait et du beurre et des cacahuètes. Evidemment, les prostituées ne pouvaient donner sur place toutes ces alléchantes friandises. Les humanoïdes dirent à Don que, s'il suivait jusque chez elle une des prostituées, elle lui mijoterait quelques petits plats de produits au charbon et au pétrole à des prix appropriés. Et, tandis qu'il serait en train de déguster, elle ne cesserait, en termes obscènes, de lui faire remarquer à quel point la nourriture était fraiche et naturellement juteuse, bien qu'il ne s'agisse que d'ersatz de la pire espèce.

Kurt VONNEGUT, Jr. – Le breakfast du champion (Editions J'ai Lu, pp. 77-80 ; traduction : Guy Durand).

lundi 29 juin 2015

Kilgore Trout : "Le dingue dansant", nouvelle - Inédisme

KILGORE TROUT : "Le dingue dansant" (nouvelle)
COLLECTION KILGORE TROUT n°17

" En ce qui concerne la nouvelle publiée dans Ie magazine « La Jarretière noire », Trout ignorait totalement qu’elle eut été acceptée par l'éditeur. Apparemment, il y avait des années que cette nouvelle avait été acceptée, car le magazine portait la date d'avril 1962. Trout l'avait découvert par hasard, dans une caisse d'invendus, placée prés de l'entrée du magasin. C'était des revues de dessous féminins.
(..)
Quant à l'histoire elle-même, elle s'intitulait : « Le dingue dansant ». Ainsi que tant d’autres histoires contées par Trout, il s’agissait d'un tragique échec de la communication.
C'était l'histoire du passager d'une soucoupe volante, nommé Zog, qui arrivait sur Terre pour expliquer comment éviter les guerres et guérir le cancer. Il arrivait en droite ligne de la planète Margo, planète dont les habitants conversent entre eux par des pets et des danses à claquettes.

Zog toucha terre, de nuit, dans le Connecticut. Il ne s'était pas plutôt posé qu'il vit une maison en flammes. Il se précipita vers la maison, tout pétant et dansant des claquettes, pour avertir les gens qui se trouvaient là du terrible danger qui les menaçait. Le propriétaire de la maison étendit Zog raide mort, d'un coup de club de golf. "

Kurt VONNEGUT, Jr. – Le breakfast du champion (Editions J'ai Lu, pp. 75-77 ; traduction : Guy Durand).


lundi 22 juin 2015

Kilgore Trout : "Maintenant on peut le dire" - Inédisme

KILGORE TROUT : "Maintenant on peut le dire"
COLLECTION KILGORE TROUT N°16

Le livre traitait du thème suivant : la «Vie» constituait une expérience tentée par le Créateur de l'Univers ; celui-ci entendait faire l’essai d'un nouveau type de créature qu'il projetait d'introduire dans son univers. Cette créature était dotée de la capacité de former son propre esprit. Toutes les autres créatures étaient des robots dont le fonctionnement était programmé d’avance. Le livre prenait la forme d'une longue lettre que le Créateur de l'Univers adressait à sa créature expérimentale. Le Créateur adressait ses félicitations à la créature et s'excusait auprès d'elle de tout l’inconfort qu’elle avait dû supporter. Le Créateur l'invitait a un banquet, donné en son honneur à New York, dans l'Empire Room de l'Hôtel Waldorf Astoria, ou un robot noir, du nom de Sammy Davis Jr, devait chanter et danser.
La créature expérimentale n’était pas mise à mort a la fin du banquet ; au contraire, elle était transférée sur une planète vierge. Des cellules vivantes étaient détachées de la paume de ses mains, tandis qu'elle était plongée dans l'inconscience.  L'opération était complètement indolore. Les cellules étaient alors transportées sur la planète vierge, pour y être mêlées a un épais potage marin. Elles évoluaient, au passage des ions énergétiques, en formes vitales plus complexes. Toutes les formes qui apparaissaient quelles qu'elles fussent, étaient douées d’un libre arbitre.
Trout n’avait pas donné de nom particulier à la Créature expérimentale. Il l’avait simplement appelée l’Homme.

Sur la planète vierge, l'homme s'appelait Adam, et la mer s’appelait Eve.
L'Homme allait fréquemment se promener au bord de la mer. Il pataugeait parfois dans son Eve. Il y nageait parfois, mais elle était trop consistante pour permettre une nage vigoureuse. A la suite de ces baignades, son Adam se sentait tout pâteux et ensommeillé, et il allait se plonger dans un torrent glacé qui venait justement de jaillir d'une montagne.
Il poussait un cri strident en plongeant dans l'eau glacée, et il criait de nouveau en reparaissant à la surface pour reprendre sa respiration. Il s'ensanglantait les tibias et riait de ses ecchymoses tout en escaladant des rochers pour sortir de l'eau.
Il suffoquait et riait encore plus fort, et il songeait à quelque chose de vraiment extraordinaire qu’il lui serait possible de crier à voix haute. Le Créateur ne pouvait jamais savoir ce qu’il était susceptible de crier. Le Créateur n'avait sur lui aucun contrôle. C'était à l'Homme de décider lui-même de ce qu’il allait faire l’instant d’après  - et pour quelle raison. Un jour, par exemple, après une plongée, l’Homme se mit à crier : « Du fromage ! »
Une autre fois, il hurla : « Vous n’aimeriez pas plutôt conduire une Buick? »

Le seul autre animal de grande taille qui se trouvait sur la planète vierge était un ange qui, de temps a autre, rendait visite à l'Homme. C'était un messager et un espion du Créateur de l’Univers. Il revêtait la forme d'un ours brun mâle de quatre cents kilos. C'était également un robot. De l’avis de Kilgore Trout, le Créateur était, lui aussi, un robot.
L'ours essayait de trouver une explication à tout ce que faisait l'Homme. Il demandait, par exemple : « Pourquoi as-tu crié : Du fromage ! »?
Et l'Homme de lui répondre en se moquant de lui : « Parce que j'en avais envie, espèce de machine idiote! »
(…)

Le livre enseignait que, sur la planète vierge, l’Homme nagerait dans l'eau froide, et que chaque fois qu'il émergerait de ces eaux glacées, il lui faudrait crier quelque chose de surprenant. C'était un jeu. Le Créateur de l'Univers essayait de deviner ce que l’Homme crierait jour après jour. Et, a chaque fois, l’Homme le décevait abominablement.
(…)

Le livre de Trout n'affirmait-il pas que l’Homme avait déjà été tué vingt-trois fois ; et, à chacune de ces occasions, le Créateur de l'Univers avait réparé les dommages, et l'avait remis en route.
(…)

Voici à quoi ressemblait la pierre tombale de l'Homme, sur la planète vierge, à la fin de l'ouvrage de Kilgore Trout :


LE CREATEUR
DE L’UNIVERS
NE SAVAIT PAS LUI-MÊME
QUELLE POUVAIT ETRE
LA PROCHAINE PAROLE
DE L'HOMME.
L’HOMME ETAIT PEUT-ETRE
DANS SON ENFANCE
UN MONDE MEILLEUR.

(…)
«  Cher Monsieur -- bon monsieur, pauvre monsieur - vous êtes le sujet d’une expérience tentée par le Créateur de l'Univers. Vous êtes la seule personne au monde qui soit douée du libre arbitre. Vous êtes la seule qui sache qu'elle peut choisir ce qu'elle fera l'instant d'après - et pourquoi. Les autres ne sont que machines et robots.

Il y a autour de vous des personnes qui paraissent vous aimer et d’autres qui paraissent vous haïr, et vous vous demandez pourquoi. Ce sont simplement des machines aimantes et des machines haïssantes.

Vous êtes démoralisé, comment ne le seriez-vous pas ? C'est évidemment une chose éreintante que d'avoir sans cesse a raisonner dans un univers qui n’a jamais été fait pour être raisonnable. »

« Vous êtes environné de machines aimantes, de machines haïssantes, de machines cupides, de machines généreuses, de machines courageuses, de machines peureuses, de machines solennelles. Leur seul but est de vous exciter et de vous émouvoir de toutes les façons imaginables, afin que le Créateur de l’Univers puisse observer vos réactions. Ces machines ne sont pas plus capables de sentir ou de raisonner que les bonnes vieilles montres de l’ancien temps,
Le Créateur de l'Univers désire vous faire des excuses, non seulement pour le parcours capricieux qu’il vous a imposé au cours de l'expérience, mais encore pour la puanteur et les ordures de la planète elle-même qu’il vous incombait d'habiter. Le Créateur avait prévu que des robots allaient abuser d'elle pendant des millions d'années, de sorte qu`au moment de votre arrivée elle ressemblerait fort a un fromage puant et infesté de vers. Il avait prévu également qu'elle allait être encombrée de robots qui s'efforceraient désespérément, quels que soient leur état et leur condition, d’avoir entre eux des rapports sexuels, et, peut-être plus que tout encore, d'adorer les enfants. »
« Il a également mis au point des robots qui peuvent écrire a votre place des livres, et des articles de revues et de radio, des pièces de théâtre et des films, quand ils n'écriraient pas tout simplement des chansons. Le Créateur de l'Univers leur a fait inventer des centaines de religions, afin que vous puissiez choisir parmi elles en toute liberté. Il les a fait s'entre-tuer par millions, uniquement pour que vous en soyez frappé de stupeur. Ils ont commis les pires atrocités et les plus extraordinaires bonnes actions, sans y songer, automatiquement, inévitablement, uniquement pour provoquer quelque réaction en V-O-U-S. »
Ce dernier mot était imprimé en très gros caractères, sur toute la largeur d'une ligne, de sorte qu'il apparaissait ainsi :



« Chaque fois que vous entrez dans une bibliothèque, le Créateur de l’Univers retient son souffle. Face à une pareille pagaille culturelle, étalée en vrac, vous et votre magnifique liberté, qu'est-ce que vous allez donc choisir ? `

Vos parents étaient des machines combattantes et des machines qui s'apitoyaient sur leur sort. Votre mère avait été programmée pour reprocher sans cesse a votre père d'être une machine à sous détraquée, et votre père avait été programme pour reprocher à sa femme d’être une machine ménagère hors d'état de fonctionner. Ils avaient été programmés tous deux pour s’accuser réciproquement d’être des machines a faire l'amour défectueuses.

De plus votre père avait été programmé pour quitter la maison en claquant la porte, ce qui, automatiquement, transformait votre mère en machine larmoyante. Et votre père allait s'attabler dans un bistrot, pour s'y saouler en compagnie d'autres machines biberonnantes ; ensuite, toutes les machines titubantes s’en allaient ensemble au bordel afin d'y louer des machines à baiser. Ensuite, votre père retournait péniblement à la maison, pour se transformer en pitoyable machine à excuses. Et votre mère mettait beaucoup trop longtemps à devenir une machine pardonnante. »

Kurt VONNEGUT, Jr. – Le breakfast du champion (Editions J'ai Lu ; traduction : Guy Durand).


A venir...

Archives photos et vidéos : Thunos, Le talon de fer, Contes, L'innamoramento, Dans les bois la marguerite, Les bijoux de famille, Onde de choc, Metamerica, Le dernier jour de campagne du Général Lu-Ping, Ballet Monstre, Ubu Président, et les inédits La conscience du roi, La bifurcation ...

Kilgore TROUT : hagiographie

Le catalogue enrichi des Editions Inedits

Michel Dimichel travaille "D'arrache-pied"