En guise de présentation


Les Editions Inedits ont pour vocation l'inventaire des ouvrages qui n'existent pas, mais qui pourtant ont ou ont eu une influence sur la littérature. Le "Nécronomicon" bien connu des lecteurs de Lovecraft en est un exemple. "Le roi en jaune" en est un autre, Kilgore Trout est un auteur parfaitement inédiste, et ces pages leur rendent hommage tant que faire se peut....
Par ailleurs, plutôt que se perdre dans les méandres de la virtualité, nous vous proposons ici de découvrir notre activité concrète (littéraire et théâtrale).

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lundi 6 juillet 2015

Kilgore Trout : "Pornogastrie" - un roman totalement inédit - Inédisme

KILGORE TROUT : "Pornogastrie"
COLLECTION KILGORE TROUT N° 18

Il s'agissait d'un cosmonaute terrien qui arrivait sur une planète, où la pollution avait causé la disparition de toutes les plantes et de tous les animaux, à l'exception d'une race d'humanoïdes. Les humanoïdes consommaient des aliments de synthèse, à base de pétrole et de charbon.
Ils organisaient une fête, en l'honneur du cosmonaute, qui se prénommait Don. Les mets avaient un gout horrible. La censure constituait le principal sujet de conversation. Toutes les villes étaient remplies de salles de spectacle qui ne projetaient que des films pornos. Les humanoïdes auraient voulu d'une façon ou d’une autre pouvoir empêcher de telles projections, sans porter atteinte à la liberté d'expression.
Ils demandèrent à Don si, sur Terre, la projection de films pornos posait également des problèmes.
- Certainement, répondit Don.
Ils lui demandèrent si, là-bas, les films étaient réellement pornos.
- Aussi pornos que des films peuvent l'être, répliqua Don.
Il s'agissait là d’un défi, au regard des humanoïdes, qui étaient persuadés que leurs films pornos ne pouvaient être dépassés. C'est ainsi que tout le monde s'entassa dans des pataches glissant sur coussins d’air, en direction d'une salle de spectacles pornos.
C'était l'entracte au moment de leur arrivée, de sorte que Don disposa d'un peu de temps pour réfléchir à ce qui pourrait être plus porno que tout ce qu'il avait déjà eu l'occasi0n de voir sur Terre. Avant même que les lumières de la salle ne s'éteignent, il se sentit excité. Les humanoïdes féminines du groupe étaient toutes fébriles et émoustillées.
Les lumières s'éteignirent et le rideau se leva. D’abord, il n'y eut pas d'image. Les haut-parleurs émettaient des grognements et des gémissements. Puis l'image apparut. Le film était d'une parfaite luminosité, et l’on voyait un humanoïde mâle en train de manger quelque chose qui ressemblait à une poire. La camera avait filmé en gros plans les lèvres, la langue, les dents brillantes de gouttes de salive. Il prenait tout son temps pour déguster la poire. Quand la bouche avide eut avalé le dernier morceau, il y eut un gros plan sur la pomme d'Adam. La pomme d’Adam saillait de façon obscène. L’humanoïde fit un rot de satisfaction ; et soudain apparut sur l'écran, écrit dans la langue utilisée sur cette planète, le mot :

F I N

Naturellement la scène était complètement truquée. Des poires, il n'en existait plus nulle part. Et la dégustation d’une poire n’était pas l'unique événement de la soirée. Ce n’était qu'un court-métrage qui devait laisser aux spectateurs le temps de s'installer à leur aise.
Il fut immédiatement suivi du plat de résistance. Il s'agissait de toute une famille : le père, la mère et les deux enfants, avec le chien et le chat. Pendant une heure et demie, ils ne cessèrent de manger - potage, viande, biscuits, beurre, légumes, purée de pommes de terre arrosée de jus de viande, fruits, bonbons, gâteaux, pâtés. Il était bien rare que la prise de vues ait été faite à plus de trente centimètres des lèvres luisantes de graisse et des pommes d'Adam saillantes. Ensuite, le père posa le chien et le chat sur la table, afin qu'ils prennent eux aussi part à l'orgie. Apres quelque temps, les acteurs ne parvinrent plus à absorber la nourriture : ils avaient tellement mangé qu'ils en avaient les yeux exorbités. A peine parvenaient-ils à se mouvoir. Ils déclarèrent qu'il leur faudrait plus d'une semaine avant d'être en état de se remettre à manger, et ainsi de suite. Ils débarrassèrent lentement la table. D'un pas mal assuré, ils se rendirent à la cantine pour y déverser dans une poubelle une bonne quinzaine de kilos de restes. Les spectateurs étaient dingues. On ne les tenait plus.
Lorsque Don et ses amis quittèrent la salle de spectacle, des prostituées humanoïdes vinrent les accoster, en leur proposant des oeufs et des oranges, du lait et du beurre et des cacahuètes. Evidemment, les prostituées ne pouvaient donner sur place toutes ces alléchantes friandises. Les humanoïdes dirent à Don que, s'il suivait jusque chez elle une des prostituées, elle lui mijoterait quelques petits plats de produits au charbon et au pétrole à des prix appropriés. Et, tandis qu'il serait en train de déguster, elle ne cesserait, en termes obscènes, de lui faire remarquer à quel point la nourriture était fraiche et naturellement juteuse, bien qu'il ne s'agisse que d'ersatz de la pire espèce.

Kurt VONNEGUT, Jr. – Le breakfast du champion (Editions J'ai Lu, pp. 77-80 ; traduction : Guy Durand).


A noter :
Connu dans les tentatives de bibliographie de Trout sous le titre de "Untitled - Dirty Movies", nous lui avons préféré un titre plus évocateur sous la forme de ce néologisme, car s'il s'agit bien d'une sorte de pornographie, il s'avère que l'obscénité ne réside pas là où on l'attend.
On aurait pu évoquer "La grande bouffe" de Marco Ferreri (1973 - notre photo), et se contenter de voir dans l'oeuvre de Trout un simple déplacement hédoniste, d'un plaisir vers l'autre.
Le terme "Pornogastrie" n'évoque toutefois pas un art de la gastronomie poussé jusqu'à l’obscénité, mais une digestion obsène. A l'instar de Lingo-Trois, le monde dévoré par ses habitants automobiles dans "La peste sur roues", il est question ici d'une planète vidée de sa substance vivante, à l'exception d'une dernière espèce condamnée à se nourrir d'erzatzs jusqu'à son extinction fatale. D'où la "pornogastrie", une planète dévorée par ses propres habitants vue comme un macrocosme qui se dévore lui-même, ou qui génère comme un cancer les propres causes de son extinction.
"Ah, penser à la mort tout pendant qu'il la fabrique, c'est tout l'homme, Ferdinand !" comme l'écrivait Céline...

Toujours dans l'excellent documentaire issu de l'émission "Arena" de la BBC, nous pouvons voir ici une adaptation de "Pornogastrie" en début de séquence. Nos lecteurs comprendront en quoi l'ouvrage est complètement inédit : il n'a existé jusqu'alors que dans l'esprit de Trout (et grâce lui en soit rendue dans l'oeuvre de Vonnegut !). Dans "Le breakfast du champion", Trout se rend dans un cinéma porno et le film projeté lui inspire cet ouvrage. Vonnegut écrit ceci : "Trout conçut le plan d'un nouveau roman. " Ainsi que nous l'avons évoqué dans "Kilgore Trout improvise", l'esprit de Trout est à ce point aiguisé qu'il est, d'auteur, de "machine à écrire", passé à la vitesse supérieure de la "machine à penser" (voire à fantasmer). Un sublime-auteur.

L'intrigue démarre à 00:40 !
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