En guise de présentation


Les Editions Inedits ont pour vocation l'inventaire des ouvrages qui n'existent pas, mais qui pourtant ont ou ont eu une influence sur la littérature. Le "Nécronomicon" bien connu des lecteurs de Lovecraft en est un exemple. "Le roi en jaune" en est un autre, Kilgore Trout est un auteur parfaitement inédiste, et ces pages leur rendent hommage tant que faire se peut....
Par ailleurs, plutôt que se perdre dans les méandres de la virtualité, nous vous proposons ici de découvrir notre activité concrète (littéraire et théâtrale).

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samedi 12 janvier 2013

Kilgore Trout - "Trois jours de permission inter-galactique" - Inédisme


Kilgore TROUT : "Trois jours de permission inter-galactique"
COLLECTION KILGORE TROUT N°5


"L'histoire est des plus excitantes pour l'esprit, qui raconte les aventures d'un homme embarqué dans une Expédition Spatio-Temporelle à la Lewis et Clark, le sergent Raymond Boyle.

Ce qui se passe, apparemment, c'est que l'expédition arrive un jour à la frontière de l'Univers : la dernière, l'ultime. Parce que de l'autre côté du système solaire où ils se trouvent, il y a l'air de ne rien y avoir du tout. Alors ils se mettent à installer des machines pour capter des signaux : ceux qui peut-être monteront de ce Rien qui est noir et velouté et qui s'étend là-bas, au loin.
Le sergent Boyle est un Terrien. C'est le seul du groupe. En fait, c'est même la seule créature originaire de la Voie lactée. Les autres membres de l'expédition viennent d'un peu tous les coins de l'Univers. Il faut dire que l'expédition est financée par environ deux cents galaxies.
Boyle n'a rien d'un technicien. Il est prof d'anglais. Ce qui s'explique par le fait que la Terre est le seul endroit de l'Univers connu où l'on se sert du langage. C'est même son unique production : partout ailleurs on a recours à la télépathie. Voilà pourquoi les Terriens peuvent toujours se recycler dans l'enseignement des langues vivantes. Et ça, à peu près n'importe où.
La raison pour laquelle une créature en arrive à vouloir parler au lieu de télépather étant évidemment qu'en se servant du langage, on fait beaucoup plus de choses. Qu'on est beaucoup plus actif. Avec la télépathie, on n'arrête pas de dire des tas de trucs à tout le monde : ce qui fait qu'au bout d'un certain temps, on en vient à ne plus s'intéresser aux nouvelles. Quelles qu'elles soient. Alors qu'avec le langage, il faut toujours y aller lentement, en passant par des significations très étroites : ce qui permet de songer à une seule chose à la fois et donc, de commencer à penser en terme de projets.

Un jour donc, Boyle qui est en train d'apprendre l'anglais à ses élèves reçoit l'ordre de se présenter sans tarder au Chef de l'Expédition.. Pour une raison dont il n'a pas la moindre idée. Il se rend au QG et salue le vieillard. Qui en fait n'a pas l'air d'un vieillard, étant donné qu'il vient de la planète Tralfamadore et qu'il n'est pas beaucoup plus grand qu'une canette de bière de chez nous. Ce qui ne veut pas dire non plus qu'il ressemble à une canette de bière. Non, en fait, on dirait plutôt un débouche-lavabo de plombier.
Et de plombier qui ne serait pas seul. Parce qu'à côté de lui, il y a le curé de l'Expédition. Lequel padre est originaire de la planète Glinko X 3. Ce qui lui donne l'air d'une énorme galère portugaise, ou même d'un réservoir d'acide sulfurique à roulettes. Et il a la mine triste : grave même. Il y a quelque chose de terrible qui s'est passé.
Il demande à Boyle d'avoir plein de courage. Après quoi, le Grand Chef lui annonce qu'il a reçu de très mauvaises nouvelles de chez lui. Que c'est un décès, qu'il a droit à une permission exceptionnelle de trois jours et qu'il ferait mieux de se préparer à partir immédiatement.
- C'est pas, c'est pas moman ? s'enquiert Boyle en s'efforçant de ne pas pleurer. C'est pas popa, hein ? Ni Nancy (Nancy, c'est sa voisine de palier). Grampa, alors ?
- Mon fils, dit le Grand Chef, du nerf, ressaisis-toi. Ca me fait mal de te dire ça, mais c'est pas quelqu'un qu'est mort, c'est quelque chose.
- Ah ? et c'est quoi ?
- Eh ben, mon garçon, ce quelque chose, eh ben, c'est la Voie Lactée."

Kurt VONNEGUT, Jr.  – R COMME ROSEWATER  ! (Seuil – Collection Fiction & Cie ; pp. 230-232 ; traduction : Robert M. Pépin).
A noter :
Tout d'abord : un peu de musique ?





Outre une courte allusion d'Eliot Rosewater (p.30 de l'ouvrage déjà cité) à la planète Tralfamadore 
"Mais pensez donc aux étranges canaux qu'emprunte la circulation monétaire ici-bas !  (...) Il n'y a pas besoin d'aller sur la planète Tralfamadore (Galaxie d'Anti-Matière n°508 G) pour découvrir des créatures bizarres dotées de pouvoirs incroyables. Regardez ceux d'un misérable petit millionnaire terrien !"

on peut considérer "Trois jours de permission inter-galactique" comme le premier roman de Trout où apparaît une créature de cette planète - premier dans l'ordre d'apparition des ouvrages de Trout dans l'oeuvre de Kurt Vonnegut. Le détail est de taille, quand on connaît l'influence à la fois des Tralfamadoriens, et celle des écrits de Trout, sur Billy Pilgrim, le personnage principal du best-seller de Vonnegut, "Abattoir 5". Que Tralfamadore soit une invention de Trout éclaire le lecteur de ce roman quant à la nature du trouble de Pilgrim, persuadé qu'il est d'avoir été enlevé par des Tralfamadoriens, afin de servir de représentant de l'espèce humaine dans leur zoo galactique. Nous reviendrons plus longuement sur une lecture démystifiée d'"Abattoir 5", mais ceci renforce l'idée que cet ouvrage n'est pas de la science-fiction, mais le tableau clinique d'une personnalité fortement dérangée par son expérience traumatisante de soldat durant la seconde guerre mondiale. L'ouvrage n'en est que plus poignant encore.

Tralfamadore préexiste toutefois à Trout dans l'oeuvre de Vonnegut, car il en est déjà fortement question dans son second roman "Les sirènes de Titan" - dont le ton acide et le sens du grotesque pourrait fort bien s'apparenter au style si dévastateur de Kilgore Trout. Là, toute la civilisation terrienne est donnée pour génératrice d'un événement précis : un être humain fait don à un Tralfamadorien en panne sur Titan d'une pièce de métal tordue et usagée qui s'adaptera parfaitement au vaisseau en panne. Il faut ajouter que dans leur façon d'appréhender le monde, les tralfamadoriens perçoivent simultannément le passé, le présent et l'avenir, et de fait ne peuvent imaginer le concept même de "libre-arbitre" ; pour un tralfamadorian, tout a été, est et sera, les choses sont écrites ainsi et rien ni personne n'y peut grand chose (et même proprement rien !). La liberté n'est qu'un leurre, le temps une illusion.

Nous reviendrons, comme de juste, dans de prochains billets sur les romans de Vonnegut "Les sirènes de Titan"  et "Abattoir 5".
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