Une tribune de l'actualité des Editions Inedits, consacrées aux ouvrages qui n'existent pas.
Inventaire des informations sur Le Roi en jaune.
Publication de l'oeuvre de Kilgore Trout.
En guise de présentation
Les Editions Inedits ont pour vocation l'inventaire des ouvrages qui n'existent pas, mais qui pourtant ont ou ont eu une influence sur la littérature. Le "Nécronomicon" bien connu des lecteurs de Lovecraft en est un exemple. "Le roi en jaune"en est un autre, Kilgore Trout est un auteur parfaitement inédiste, et ces pages leur rendent hommage tant que faire se peut.... Par ailleurs, plutôt que se perdre dans les méandres de la virtualité, nous vous proposons ici de découvrir notre activité concrète (littéraire et théâtrale).
" En ce qui concerne la nouvelle publiée dans Ie magazine « La Jarretière noire », Trout ignorait totalement qu’elle eut été acceptée par l'éditeur. Apparemment, il y avait des années que cette nouvelle avait été acceptée, car le magazine portait la date d'avril 1962. Trout l'avait découvert par hasard, dans une caisse d'invendus, placée prés de l'entrée du magasin. C'était des revues de dessous féminins. (..) Quant à l'histoire elle-même, elle s'intitulait : « Le dingue dansant ». Ainsi que tant d’autres histoires contées par Trout, il s’agissait d'un tragique échec de la communication. C'était l'histoire du passager d'une soucoupe volante, nommé Zog, qui arrivait sur Terre pour expliquer comment éviter les guerres et guérir le cancer. Il arrivait en droite ligne de la planète Margo, planète dont les habitants conversent entre eux par des pets et des danses à claquettes.
Zog toucha terre, de nuit, dans le Connecticut. Il ne s'était pas plutôt posé qu'il vit une maison en flammes. Il se précipita vers la maison, tout pétant et dansant des claquettes, pour avertir les gens qui se trouvaient là du terrible danger qui les menaçait. Le propriétaire de la maison étendit Zog raide mort, d'un coup de club de golf. "
Kurt VONNEGUT, Jr. – Le breakfast du champion (Editions J'ai Lu, pp. 75-77 ; traduction : Guy Durand).
Le livre traitait du thème
suivant : la «Vie» constituait une expérience tentée par le Créateur de
l'Univers ; celui-ci entendait faire l’essai d'un nouveau type de créature
qu'il projetait d'introduire dans son univers. Cette créature était dotée de la
capacité de former son propre esprit. Toutes les autres créatures étaient des
robots dont le fonctionnement était programmé d’avance. Le livre prenait la
forme d'une longue lettre que le Créateur de l'Univers adressait à sa créature
expérimentale. Le Créateur adressait ses félicitations à la créature et
s'excusait auprès d'elle de tout l’inconfort qu’elle avait dû supporter. Le Créateur
l'invitait a un banquet, donné en son honneur à New York, dans l'Empire Room de
l'Hôtel Waldorf Astoria, ou un robot noir, du nom de Sammy Davis Jr, devait
chanter et danser.
La créature expérimentale
n’était pas mise à mort a la fin du banquet ; au contraire, elle était
transférée sur une planète vierge. Des cellules vivantes étaient détachées de
la paume de ses mains, tandis qu'elle était plongée dans l'inconscience. L'opération était complètement indolore. Les
cellules étaient alors transportées sur la planète vierge, pour y être mêlées a
un épais potage marin. Elles évoluaient, au passage des ions énergétiques, en
formes vitales plus complexes. Toutes les formes qui apparaissaient quelles
qu'elles fussent, étaient douées d’un libre arbitre.
Trout n’avait pas donné de
nom particulier à la Créature expérimentale. Il l’avait simplement appelée l’Homme.
Sur la planète vierge,
l'homme s'appelait Adam, et la mer s’appelait Eve.
L'Homme allait fréquemment
se promener au bord de la mer. Il pataugeait parfois dans son Eve. Il y nageait
parfois, mais elle était trop consistante pour permettre une nage vigoureuse. A
la suite de ces baignades, son Adam se sentait tout pâteux et ensommeillé, et
il allait se plonger dans un torrent glacé qui venait justement de jaillir d'une
montagne.
Il poussait un cri strident
en plongeant dans l'eau glacée, et il criait de nouveau en reparaissant à la
surface pour reprendre sa respiration. Il s'ensanglantait les tibias et riait
de ses ecchymoses tout en escaladant des rochers pour sortir de l'eau.
Il suffoquait et riait
encore plus fort, et il songeait à quelque chose de vraiment extraordinaire
qu’il lui serait possible de crier à voix haute. Le Créateur ne pouvait jamais
savoir ce qu’il était susceptible de crier. Le Créateur n'avait sur lui aucun
contrôle. C'était à l'Homme de décider lui-même de ce qu’il allait faire
l’instant d’après - et pour quelle
raison. Un jour, par exemple, après une plongée, l’Homme se mit à crier :
« Du fromage ! »
Une autre fois, il hurla : « Vous
n’aimeriez pas plutôt conduire une Buick? »
Le seul autre animal de
grande taille qui se trouvait sur la planète vierge était un ange qui, de temps
a autre, rendait visite à l'Homme. C'était un messager et un espion du Créateur
de l’Univers. Il revêtait la forme d'un ours brun mâle de quatre cents kilos.
C'était également un robot. De l’avis de Kilgore Trout, le Créateur était, lui
aussi, un robot.
L'ours essayait de trouver
une explication à tout ce que faisait l'Homme. Il demandait, par exemple :
« Pourquoi as-tu crié : Du fromage ! »?
Et l'Homme de lui répondre
en se moquant de lui : « Parce que j'en avais envie, espèce de machine
idiote! »
(…)
Le livre enseignait que, sur
la planète vierge, l’Homme nagerait dans l'eau froide, et que chaque fois qu'il
émergerait de ces eaux glacées, il lui faudrait crier quelque chose de
surprenant. C'était un jeu. Le Créateur de l'Univers essayait de deviner ce que
l’Homme crierait jour après jour. Et, a chaque fois, l’Homme le décevait abominablement.
(…)
Le livre de Trout n'affirmait-il
pas que l’Homme avait déjà été tué vingt-trois fois ; et, à chacune de ces
occasions, le Créateur de l'Univers avait réparé les dommages, et l'avait remis
en route.
(…)
Voici à quoi ressemblait la
pierre tombale de l'Homme, sur la planète vierge, à la fin de l'ouvrage de
Kilgore Trout :
LE CREATEUR
DE L’UNIVERS
NE SAVAIT PAS LUI-MÊME
QUELLE POUVAIT ETRE
LA PROCHAINE PAROLE
DE L'HOMME.
L’HOMME ETAIT PEUT-ETRE
DANS SON ENFANCE
UN MONDE MEILLEUR.
(…)
« Cher Monsieur -- bon
monsieur, pauvre monsieur - vous êtes le sujet d’une expérience tentée par le
Créateur de l'Univers. Vous êtes la seule personne au monde qui soit douée du
libre arbitre. Vous êtes la seule qui sache qu'elle peut choisir ce qu'elle
fera l'instant d'après - et pourquoi. Les autres ne sont que machines et
robots.
Il y a autour de vous des
personnes qui paraissent vous aimer et d’autres qui paraissent vous haïr, et
vous vous demandez pourquoi. Ce sont simplement des machines aimantes et des
machines haïssantes.
Vous êtes démoralisé,
comment ne le seriez-vous pas ? C'est évidemment une chose éreintante que
d'avoir sans cesse a raisonner dans un univers qui n’a jamais été fait pour
être raisonnable. »
« Vous êtes environné
de machines aimantes, de machines haïssantes, de machines cupides, de machines
généreuses, de machines courageuses, de machines peureuses, de machines
solennelles. Leur seul but est de vous exciter et de vous émouvoir de toutes
les façons imaginables, afin que le Créateur de l’Univers puisse observer vos
réactions. Ces machines ne sont pas plus capables de sentir ou de raisonner que
les bonnes vieilles montres de l’ancien temps,
Le Créateur de l'Univers désire
vous faire des excuses, non seulement pour le parcours capricieux qu’il vous a
imposé au cours de l'expérience, mais encore pour la puanteur et les ordures de
la planète elle-même qu’il vous incombait d'habiter. Le Créateur avait prévu
que des robots allaient abuser d'elle pendant des millions d'années, de sorte
qu`au moment de votre arrivée elle ressemblerait fort a un fromage puant et
infesté de vers. Il avait prévu également qu'elle allait être encombrée de robots
qui s'efforceraient désespérément, quels que soient leur état et leur condition,
d’avoir entre eux des rapports sexuels, et, peut-être plus que tout encore,
d'adorer les enfants. »
« Il a également mis au
point des robots qui peuvent écrire a votre place des livres, et des articles
de revues et de radio, des pièces de théâtre et des films, quand ils
n'écriraient pas tout simplement des chansons. Le Créateur de l'Univers leur a
fait inventer des centaines de religions, afin que vous puissiez choisir parmi
elles en toute liberté. Il les a fait s'entre-tuer par millions, uniquement
pour que vous en soyez frappé de stupeur. Ils ont commis les pires atrocités et
les plus extraordinaires bonnes actions, sans y songer, automatiquement,
inévitablement, uniquement pour provoquer quelque réaction en V-O-U-S. »
Ce dernier mot était imprimé
en très gros caractères, sur toute la largeur d'une ligne, de sorte qu'il
apparaissait ainsi :
« Chaque fois que vous
entrez dans une bibliothèque, le Créateur de l’Univers retient son souffle.
Face à une pareille pagaille culturelle, étalée en vrac, vous et votre magnifique
liberté, qu'est-ce que vous allez donc choisir ? `
Vos parents étaient des machines
combattantes et des machines qui s'apitoyaient sur leur sort. Votre mère avait
été programmée pour reprocher sans cesse a votre père d'être une machine à sous
détraquée, et votre père avait été programme pour reprocher à sa femme d’être
une machine ménagère hors d'état de fonctionner. Ils avaient été programmés tous
deux pour s’accuser réciproquement d’être des machines a faire l'amour
défectueuses.
De plus votre père avait été
programmé pour quitter la maison en claquant la porte, ce qui, automatiquement,
transformait votre mère en machine larmoyante. Et votre père allait s'attabler
dans un bistrot, pour s'y saouler en compagnie d'autres machines biberonnantes ;
ensuite, toutes les machines titubantes s’en allaient ensemble au bordel afin
d'y louer des machines à baiser. Ensuite, votre père retournait péniblement à
la maison, pour se transformer en pitoyable machine à excuses. Et votre mère
mettait beaucoup trop longtemps à devenir une machine pardonnante. »
Kurt VONNEGUT, Jr. – Le breakfast du champion (Editions J'ai Lu ; traduction : Guy Durand).
Pour peu que vous ayez besoin d'une petite fiche de lecture détaillée du "Roi en jaune" sans vous gâcher le plaisir de le découvrir vous-même, je vous conseille la lecture de ce bon petit article signé Sophie Schweitzer à CET ENDROIT-CI DU WAIBE.
Bien qu'il "taggue" Carcosa avec deux "s", le site "Sueurs froides" est richement documenté et l'ensemble, tel que j'ai pu sommairement en juger, reste bien écrit.
PS du 20 avril 2017, alors qu'un astéroïde "frôle" notre fragile planète :
Je viens de parcourir d'autres "notes de lecture" généreuses et assez complètes ICI, sur le site de BePolar, toute l'actu du polar.
Les commentaires ouvrent souvent sur d'autres billets de blogueurs. La chose mérite d'être ici répertoriée.
Le dimanche 26 Avril 2015, dans la très cultivée émission de radio "Claire Obscure" diffusée sur Divergence FM, nous avons pu entendre une heure de discussion entre l'animateur Jean Ibanez et son invité quasi permanent Alain Vatier (?) au sujet du "Roi en jaune".
Surfant comme de juste sur la vague de la réédition en Livre de Poche, nos animateurs résument ensemble quelques unes des intrigues de l'ouvrage, avec quelques petites approximations malheureuses - comme leur apparente ignorance de l'édition originale en langue française du "Roi de jaune vêtu" dans la regrettée collection Marabout Fantastique (1976) - mais avec la bonhomie et le sens du détail que l'on retrouve souvent dans cette émission. Ils l'avouent eux-même à l'issue de cette heure, ils auraient pu débattre encore sur le sujet, et l'auditeur aurait sans doute souhaité d'avantage d'analyse. Remercions tout de même nos deux animateurs pour leur enthousiasme.
Comme je l'écrivais dans un précédent article, les amateurs du Roi en jaune - dont je suis - ne sauraient qu'être fort surpris de signes évidents du "retour du roi" sur les devants de la scène culturelle anglo-saxonne, et dès à présent européenne. Un des signes les plus parlants, en écho avec ce que des humanologues bien connectés pourraient affirmer, est qu'en Février 2014, l'ouvrage jusqu'alors bien oublié de Robert W. Chambers "The king in yellow" (1895) s'est retrouvé en quelques jours l'un des dix romans les plus vendus sur l'Amazon.
Un prodige ?
Permettez-nous d'en douter. Si Volonté Divine il y avait, il est fort à parier que ce ne serait pas via le premiersite des destructeurs de librairies qu'Elle se manifesterait.
En Février 2014, un article du magazine "Les inrockuptibles" livrait une explication beaucoup plus pragmatique à ce phénomène : il s'agissait d'un engouement renouvelé par un tout nouveau bien de consommation de masse de la catégorie "Série Télé", et d'un corollaire appuyant la démarche du premier dans un article du Wall Street Journal (du 30 janvier 2014), immédiatement après la diffusion du second épisode de
"TRUE DETECTIVE"
Je vous avais prévenus, c'est pragmatique. Cela pourrait même être décevant, vu que l'on aurait plutôt pu s'attendre à une diffusion télé de la pièce éponyme évoquée par Chambers, contaminant des millions de spectateurs en une petite heure de temps... Au lieu de cela, nous voilà face à un polar en huit épisodes.
Qu'en savons-nous dans un premier temps ?
True Detective, saison 1. Huit épisodes. Auteur : Nic
Pizzolatto. Réalisateur : Cary Fukunaga. Avec Matthew McConaughey, Woody
Harrelson, Michelle Monaghan, Michael Potts, Tory Kittles. Première diffusion
aux États-Unis : janvier à mars 2014, sur la chaîne HBO. Diffusion en France
sur la chaîne OCS City.
Nous intéressant de plus près à Nic Pizzolatto, l'auteur de cette série, nous découvrons qu'il s'agit d'un novice en matière de série télé, voire même de littérature. Une seule oeuvre nous en est connue : Galveston, roman policier traduit en 2011 par Pierre Furlan pour les éditions Belfond. Il s'agit d'une sorte de "road trip" partant de la Nouvelle Orléans et menant au Golfe du Nouveau Mexique, avec, et nous verrons la ficelle se répéter, un démarrage en 1987 et une seconde intrigue vingt ans après (comme dirait Alexandre Dumas). (Vous pouvez en écouter un extrait lu ICI dans l'émission Nova Book Box déjà citée dans un précédent article.)
Bref, Pizzolatto est un nouveau venu, un bleu. Mais il n'a rien d'un foie jaune.
Le signe tatoué (?) sur la nuque de la victime.
Tâchons d'en tirer plus du visionnage de la série. Nous pourrions en dire ceci (sans... comment dit-on en jargon téléphagique ? ... spoïler ? Poil au nez !) :
L'intrigue de True Detective demeure somme toute assez simple : un meurtre a été commis, le cadavre d'une jeune femme étrangement mis en scène retrouvé dans un endroit désolé de Louisiane. Les deux inspecteurs de la brigade criminelle font connaissance en entamant l'enquête. Ce qui frappe dans un premier temps, c'est leurs dichotomies en matière de méthodologie. L'un, Martin Hart dit "Marty", est plutôt bas du front, aime les places nettes, les voies hiérarchiques et sa petite vie de famille bien réglée, le second, Rust Cohle, est taiseux, solitaire jusque dans sa vie privée ; méthodique, il note tout dans un grand calepin noir évoquant ceux des contrôleurs des impôts, et par dessus tout semble avoir intuitivement accès à des réalités qui échappent totalement à son coéquipier mais qui les mèneront invariablement vers de nouveaux indices.
Voilà pour le tandem. Comme de bien entendu, il s'agit toujours de ce duo de clown où la vérité de l'un devient la moquerie de l'autre. Jusque-là, nous voilà en territoire connu.
Le spectateur de la série toutefois ne peut s'empêcher de ressentir une pointe de nouveauté devant le mélange des genres ; nous sommes bien dans un polar, pas de doute, mais l'ambiance et son traitement sont ceux d'une série frôlant le fantastique. Comme l'écrit "Monsieur Roi en Jaune", notre spécialiste francophone de la question, j'ai nommé Christophe Thill :
"... c’est bien un polar, mais qui marche constamment sur la ligne
séparant ce genre du fantastique, et qui, de temps en temps, la franchit
subtilement. Et
cette ligne est jaune."
(Oui, bon, celle de la ligne jaune, j'avoue qu'elle est bien bonne, j'aurais même pu la faire, mais elle est un peu accessoire. Je présente toutefois au passage mes respectsà Monsieur Thill, dont la traduction et le travail de publication dans ses propres Editions Malpertuis du Roi en Jaune ont eu la mérite d'avoir préparé agréablement le terrain à la réédition de l'ouvrage en Octobre 2014 aux Editions J'ai Lu. La citation est d'ailleurs extraite du petit article apocryphe que Monsieur Thill a concocté pour l'occasion : "True Detective et Le Roi en Jaune - des clés pour mieux comprendre la série") .
En quoi résident ces éléments fantastiques ? Le crime tout d'abord : la victime est comme "offerte" à des dieux invisibles, et évoque le sacrifice rituel d'une religion préhistorique oubliée. Nous baignons ensuite non pas dans une urbanité chère aux habituelles séries policières, mais dans une Louisiane où règne une nature souvent hostile, marquée de putréfaction et de semi-vie, hantée par une population paupérisée par des sites industriels sauvages et sans nom. Nous avons l'impression de nous retrouver dans un de ces Dunwich lovecratiens, un cul-de-sac de la civilisation où ne persistent que des humanoïdes consanguins et débiles (pour paraphraser Lovecraft). Le tableau est parachevé avec le point de vue du taiseux Rust Cohle, l'inspecteur surnommé "le contrôleur des impôts", dont l'opinion sur la vie en général et ce crime en particulier frôle le matérialisme cosmique cher à Lovecraft (du type : "Nous ne sommes rien d'autre que de la viande sensible"). Du désespoir, de la fange sans âge et de l'entropie : tout y est servi pour savourer l'amertume de l'"à quoi bon".
C'est de cet "à quoi bon" qu'il est à mon sens le plus question dans l'intrigue de cette série. En effet, plus d'une fois, nos enquêteurs seront confrontés à la vanité de leur enquête ; la victime était une jeune fille à la dérive et ne manque à personne, l'acte semble isolé et sans récidive du lendemain, les autorités - protégeant l'a(r)gent du contribuable - ont mieux à faire que de remuer la vase des bayous de Louisiane. Et pourtant ni Cohle ni Hart, l'un comme l'autre, malgré leurs natures humaines bien différentes, ne désire abandonner l'affaire. Quelque chose les a captivé. C'est ce ressort qui mène l'intrigue d'indices ténus en fausses fausses routes anticipées. L'énergie du désespoir habite Cohle, et l'orgueil de son coéquipier Hart en fait un acolyte tout aussi tenace.
La série, en plus de ce traitement particulier, repose sur une seconde originalité : son intrigue se partage en deux époques. La première enquête, celle du sacrifice préhistorique, se déroule en 1995, soit à une époque manquant d'internette et de machintruc portable. Une seconde intrigue s'y greffe, se déroulant elle en 2012, où deux nouveaux et jeunes policiers modèles interrogent nos deux protagonistes qui ont, entre temps, quitté la police.
Car l'on comprend vite une chose : si un suspect principal a été "neutralisé" en 1995, d'autres crimes semblant obéir aux mêmes rituels ont eu lieu par la suite. Les seuls (en dehors du suspect neutralisé) à connaître les détails du meurtre "originel" étant nos deux héros, cela fait d'eux (et principalement de Rust Cohle devenu une sorte de marginal chevelu) d'éventuels suspects à leur tour. L'intrigue nous fait donc osciller entre les deux côtés de la barrière qu'aurait pu franchir l'un d'eux, et s'amuse à souffler le chaud et le froid en distillant des indices sur ce qu'il s'est réellement passé en 1995, et de quelle nature est la poussière laissée négligemment sous le tapis.
Venons-en à ce qui nous intéresse plus particulièrement : les rapports qu'entretient "Le Roi en Jaune" avec cette série télé. Dès le second épisode, enquêtant sur la pauvre fille qui s'est retrouvée ligotée, affublée nue de bois de cerf et assassinée avant d'être mise en scène comme en adoration au pied d'un arbre solitaire, nos héros retrouvent son journal intime dans un endroit sordide mais toléré (par l'à quoi bon, toujours).
Le journal est celui d'une jeune paumée, cela ne fait aucun doute pour nos héros, mais qui évoque par de nombreuses occurrences "The yellow king" et "Carcosa". L'allusion au premier aurait pu n'être qu'une coïncidence (un peu comme dans le récit éponyme de Raymond Chandler), mais l'évocation du second enfonce allègrement le clou : il s'agit bien d'une référence à Chambers, voire à Bierce.
Voilà la porte enfoncée : au lendemain de cette diffusion, le Wall Street Journal précise la référence, des fans de la première heure s'empressent d'y dénicher à leur tour de nouveaux indices, l'Amazon est assailli, le livre, qu'on trouve pourtant déjà en ligne car libre de droits, voit ses ventes exploser (BOOOOM !) et connaît sa première rupture de stock en plus d'un siècle d'existence.
Ce qu'il y a de plus troublant, finalement, dans l'intrigue de la série, c'est que rien n'indique qu'il existe dans le "monde fabuleux et aquoiboniste" de True Detective d'ouvrage intitulé "The king in yellow" ou "The yellow King", ni d'item littéraire Carcosa. Ou alors, c'est vraiment que le fin limier Rust Cohle n'est rien de plus qu'un petit philosophaillon pédant et ignorant tout de la littérature décadente de son propre pays.
Cette impasse sur l'oeuvre qu'on pourrait juger "séminale" est certainement l'arbre que Pizzolatto a planté là pour cacher une belle forêt bien dense. Et de nombreux détectives en herbe, internettés les uns aux autres, y sont allés allègrement de leurs découvertes fracassantes et leurs hypothèses les plus tortueuses (citons pour l'exemple "L'assassin est le propriétaire du restaurant vietnamien où vont déjeuner Cohle et Hart").
Dans une interview à The Daily Beast, Nic Pizzolatto déclare le plus simplement du monde :
«La série n’essaye pas de se montrer plus intelligente que vous. Et si vous faites vraiment attention, si vous regardez le premier épisode et écoutez vraiment, vous y trouverez 85% de ce qui est raconté durant les six premiers épisodes.»
Et c'est vrai ! (Enfin dans la mesure où l'on puisse déterminer ce que représentent 85 % des 6/8è de l'intrigue). L'intrigue, si elle soumet le spectateur à un rythme angoissant, à une philosophie désabusée, à un désespoir sans borne, est au final assez simple. Nous ne sommes pas en présence d'un "OVNI télévisuel" comme pourrait l'être "Twin Peaks". Au final, il n'y a rien d'abscons ni d'occulte... si ce n'est la propre folie du, ou des, tueur(s). Comme le fait remarquer Ch. Thill :
"... le Roi en jaune n’est pas une sorte de démon apportant la
folie. Il est la folie. Il est le symbole par lequel les hommes désignent le
chaos qu’ils sentent parfois s’installer dans leur esprit, s’emparer de lui. Il
est lui-même un masque, celui que les hommes donnent aux complexes qui les
torturent, et à leur propre désir de punition. Il est un cauchemar partagé."
"Le Roi en Jaune" est ce maître qui guide cette fête ô combien macabre et immorale dont la jeune sacrifiée du début fait les frais. Il n'est pas le tueur, il est sa muse.
Je ne gâcherai pas le plaisir de découvrir la série en dévoilant un tant soit peu les quelques allusions au Roi en Jaune qui essaiment l'intrigue. A plusieurs reprises, les indices menant à des proches du tueur, ou a des gens l'ayant côtoyé malgré eux, mènent à ces seules allusions. Fin de la discussion.
Mais à nouveau l'intrigue rebondit pour nous mener toujours plus profondément dans les arcanes du crime organisé. Le sordide laisse la place au franchement abject, voire à l'intolérable. Et des signes plus subtils de la mythologie du Roi en Jaune s'articulent : le signe tatoué sur la nuque de la victime pourrait bien être, bien qu'il soit bleu, un renvoi au "signe jaune" annonçant le "retour du roi".
Les jeux de faux-semblants, dont même nos deux protagonistes font leurs choux gras, pourraient renvoyer à l'allégorie du masque dont le "Roi en Jaune" affuble ses victimes, à l'image des bois de cerfs qui ornent le front de la pauvre jeune fille du début.
J'adorerai à mon tour me livrer au jeu du fan absolu qui va débusquer le détail qui tue... à quoi bon.
Hormis gâcher votre propre plaisir, cela n'aura pas d'autre mérite - ne visant pas la thèse universitaire qui ne tardera pas à se faire d'ici une petite paire d'année, ouvrons les paris.
Je ne saurais que vous inviter à lire les articles de plus savants que moi en la matière (comme Monsieur Roi en Jaune).
Je désirerai toutefois conclure, certes un peu hâtivement, sur ce qui m'a personnellement touché dans cette série.
Il s'agit du dialogue final entre nos deux détectives. Tout au long des épisodes, leurs convictions sont ébranlées, leur moralité atteinte, leur foi en la justice contaminée par des penchants pour la justice sommaire.
Aussi, une fois les intrigues résolues, qu'advient-il de leur force de vie, et de leur santé mentale ?
"Il n’est pas nécessaire d’avoir été un complice du Mal pour porter sa marque : il suffit de l’avoir côtoyé de suffisamment près… " (Ch. Thill)"
Mais rien n'est jamais perdu. Voici ce qu'en disent Rust Cohle et Marty Hart, nos deux "True detective" :
Rust :"Il y a eu un instant...Je sais que j'étais dans le noir, cette chose... cet état auquel j'étais réduit, tu vois, je n'étais même pas conscient. J'avais l'impression de flotter dans le noir, et je pouvais... Je pouvais sentir mes convictions s'affaiblir.Et au-delà de cette obscurité,il y avait autre chose. C'était... plus profond, chaud, tu vois, comme une substance. Je pouvais le sentir, (...) C'était comme si j'étais une partie de tout ce que j'avais jamais aimé, et nous étions tous... en train de disparaître.Et tout ce que j'avais à faire c'était de laisser tomber... et c'est ce que j'ai fait. J'ai dit "l'obscurité, ouais, ouais."Et j'ai disparu.Mais je pouvais... Je pouvais encore ressentir de l'amour, ici, encore plus qu'avant. Rien...Il n'y avait rien sauf cet amour. Ensuite je me suis réveillé. "
Marty : "Tu m'a pas dit à un dîner une fois, peut-être, que t'avais l'habitude... de raconter des histoires sur les étoiles ? C'était... en Alaska, sous le ciel nocturne. Tu t'allongeais et tu regardais ... Les étoiles ?"
Rust : "Oui et tu te rappelles que...Je n'ai jamais regardé la télé jusqu'à mes 17 ans, donc je ne faisais pas grand-chose là-bas à part marcher, explorer et... regarder les étoiles et raconter des histoires."
Marty: "Comme quoi ?"
Rust : "Je vais te dire, Marty, j'étais là dans ma chambre d'hôpital à regarder chaque nuit à travers les fenêtres et juste réfléchir...Il y a juste une histoire. La plus vieille."
Marty : "Sur quoi ?"
Rust : "La lumière contre l'obscurité."
Marty : "Je sais qu'on est pas en Alaska, mais... j'ai l'impression que l'obscurité a plus de territoire."(...)
Rust : "Tu sais, tu te trompes."
Marty : "Comment ça ?"
Rust : "Avant, il n'y avait que l'obscurité. Et si tu veux mon avis, la lumière est en train de gagner."
Bon allez, fin de la pause métaphysique, quelques petites cartes postales pour terminer :
La solitude du détective de fond.
Oh le vilain masque !
Mais enfin, je ne porte pas de masque !
Une vision (?) de Rust Cohle :
les oiseaux forment une spirale sous ses yeux,
et rappellent le signe tatoué sur la nuque de la première victime.
La vilaine spirale,
sorte d'aspirateur cosmique, dans l'antre du grand méchant
ou dans la tête de Cohle ?
La même vilaine chose. Attention Rusty !
On retrouve quasiment la même image dans "Scoubi Doo sur l'île aux zombies", qui se passe aussi dans les bayous de Louisiane. Etonnant, non ?
Un superbe Roi en Jaune,
avec les haillons, s'il vous plaît !
L'édition d'un T-Shirt pour les tordus fans de la série...
TRUE DETECTIVE sur CANAL+, pour ceux qui paient, à partir du 23 Avril 2015.
Une bonne petite waibe tv sur les rapports qu'entretient la série avec le livre :
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