En guise de présentation


Les Editions Inedits ont pour vocation l'inventaire des ouvrages qui n'existent pas, mais qui pourtant ont ou ont eu une influence sur la littérature. Le "Nécronomicon" bien connu des lecteurs de Lovecraft en est un exemple. "Le roi en jaune" en est un autre, Kilgore Trout est un auteur parfaitement inédiste, et ces pages leur rendent hommage tant que faire se peut....
Par ailleurs, plutôt que se perdre dans les méandres de la virtualité, nous vous proposons ici de découvrir notre activité concrète (littéraire et théâtrale).

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vendredi 29 janvier 2010

Oscar Wilde a-t-il écrit "Le roi en jaune" ? (5eme)


- Apparitions du Gardien du Signe Jaune
"The king in Yellow" by Benjamin Noel
Un sort plus funeste que la folie attend les protagonistes du « Signe jaune » et de« Cour du Dragon ». Car un personnage fait son apparition, et ne semble visible que pour celui qui a été touché par la pièce à l’abominable second acte. 
« Mes yeux se tournèrent sans que je ne sache pourquoi vers le fond de l’église. L’organiste quittait son orgue et traversait la galerie pour sortir, je le vis disparaître par une petite porte menant à quelque escalier qui descendait directement dans la rue. C’était un homme mince au visage aussi blanc que son manteau était noir (…) Je fis un tour d’horizon. C’était le refuge idéal pour de surnaturelles horreurs (…) Les derniers rayons du crépuscule s’abîmaient le long de l’Arc de Triomphe. Je passais dessous, et le rencontrai face à face. Je l’avais quitté loin au bas des Champs-Elysées, et à présent il arrivait avec le flot des gens qui s’en revenaient du Bois de Boulogne. Il passa si près qu’il me frôla. Sa forme mince et dépenaillée sous son manteau noir inspirait le métal. Il ne montra ni hâte ni fatigue, ni aucun autre sentiment humain. Son être entier n’exprimait qu’une chose : la volonté, et le pouvoir de me rendre fou. (…) Mon regard flétri se fit d’une insondable colère, et je vis l’étoile noire suspendue dans les cieux : et les vapeurs moites du Lac de Hali firent frissonner mon visage. C’est alors que, loin, au-dessus des vapeurs d’un cyclone, je vis la lune ruisseler d’embruns, et au-delà, les tours de Carcosa s’élevèrent derrière elle. La Mort et la demeure affreuse des âmes perdues où ma miséricorde l’avait envoyé il y a bien longtemps, avait donné le change à quiconque sauf à moi. Et à présent, j’entendais sa voix qui s’élevait, enflant, grondant à mesure que s’embrasait la lumière, et comme je tombais, son éclat peu à peu augmentait, augmentait, se déversant sur moi en langues de flammes. Alors que les profondeurs m’engloutirent, j’entendis le Roi en Jaune chuchoter à mon âme: « C’est une chose affreuse que de tomber dans les mains du Dieu vivant ! » (Dans la Cour du Dragon, traduction originale). 

Carcosa, nous l’aurons compris, est semblable au Monde des morts – morts adorant malgré tout un « Dieu vivant ». Une figure similaire à celle de cet organiste dépenaillé apparaît dans « Le signe jaune » qui marqua tant Lovecraft. Après avoir croisé un fossoyeur inspirant dégoût et putréfaction, le narrateur de ce récit commence à ressentir les signes d’une profonde agitation. 
« Un certain temps, je me retournai dans mon lit en essayant d’occulter le son de sa voix de mon esprit, en vain. Ce grommellement m’entêtait, comme la fumée épaisse et huileuse d’une cuve à graisse ou l’odeur d’une nuisible déchéance. Alors que je gisais, vaincu, la voix me sembla devenir plus distincte, et je commençai à comprendre les mots qu’il grommelait. Ils vinrent à ma compréhension lentement, comme si je les avais oubliés, et je pus enfin leur donner sens. C’était ceci : « Avez-vous trouvé le Signe Jaune ? » « Avez-vous trouvé le Signe Jaune ? » « Avez-vous trouvé le Signe Jaune ? » J’étais furieux. Qu’insinuait-il par là ? En le maudissant lui et les siens, je me retournai et m’endormis, mais quand je m’éveillais plus tard j’avais l’air pâle et hagard …» 

C’est après avoir lu la pièce, par « solidarité » pour sa compagne, (voir l’extrait cité auparavant) que réapparaît le fossoyeur. 

Chambers peignant ce qu'il semblerait être
une représentation du masque blême...
« La maison était silencieuse, et aucun son des rues embrumées ne venait briser ce silence. Tessie était allongée sur les coussins, son visage faisait une tâche grise dans la pénombre, mais ses mains tenaient fermement les miennes et je savais qu’elle savait et lisait mes pensées comme je lisais les siennes, car nous avions compris le mystère des Hyades et que le Spectre de la Vérité s’étendait sur nous. Comme nous nous répondions mutuellement, rapidement, silencieusement, d’une pensée à l’autre, les ombres nous recouvrirent d’avantage, et du lointain des rues alentours nous parvînt un son. Alors qu’il s’approchait, en de mornes craquements de roue, de plus en plus proche, jusqu’à cesser juste derrière la porte vers l’extérieur, je me traînais jusqu’à la fenêtre pour découvrir un corbillard empanaché de plumets noirs. Le portail au-dessous s’ouvrit et se ferma, et je rampais en tremblant pour barricader ma porte, bien que je sus qu’aucun verrou, qu’aucune serrure, ne saurait nous prémunir d’une telle créature, elle qui provenait du Signe Jaune. A présent je l’entendais qui s’avançait doucement dans le couloir. Maintenant il était à la porte, et les verrous pourrirent à son contact. Alors il entra. Les yeux exorbités je scrutais les ténèbres, mais quand il entra dans la pièce je ne le vis point. Ce n’est que lorsque je sentis qu’il m’enveloppait de sa poigne molle et froide que je hurlais et me battis comme un forcené, mais mes mains ne m’étaient d’aucun secours, et il arracha le collier d’onyx de mon manteau et me frappa en plein visage. Alors, comme je tombais, j’entendis Tessie pleurer doucement avant que son esprit ne rejoignît Dieu, et alors même que je sombrais je me languissais de la rejoindre, car je savais que le Roi en Jaune avait ouvert son manteau déguenillé et qu’il n’y avait plus qu’à implorer le Christ. »(Le signe jaune – traduction originale).

Spectre de la Vérité ou Gardien du Signe Jaune, cette créature semble entretenir des rapports très proches avec l’étranger masqué de la pièce, voire avec le Roi en Jaune lui-même.
Le Signe Jaune quant à lui n’est jamais véritablement décrit chez Chambers. Broche en onyx ou simple marque, on se perd en représentations. En témoigne ce passage du « Réparateur de réputations »

 « Une misérable créature à moitié morte de faim, qui fixait la Chambre Léthale du trottoir d’en face, vînt à moi et me raconta l’histoire de sa misère. Je lui donnai de l’argent, je ne sais pas pourquoi, et il repartit sans me remercier. Une heure plus tard, un autre indigent s’approcha et pleurnicha son histoire. J’avais dans la poche un bout de papier où était tracé le Signe Jaune, et je lui mis dans la main. Il me regarda stupidement durant un moment, puis sans vraiment me regarder, le plia avec un soin qui me parût exagéré et le plaça contre son cœur. » (Le réparateur de réputations – traduction originale). 

Ce bout de papier marqué du Signe Jaune n’est-il pas plutôt un simple billet de banque que la perception détraquée de Castaigne revêt d’atours mystiques ?



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