En guise de présentation


Les Editions Inedits ont pour vocation l'inventaire des ouvrages qui n'existent pas, mais qui pourtant ont ou ont eu une influence sur la littérature. Le "Nécronomicon" bien connu des lecteurs de Lovecraft en est un exemple. "Le roi en jaune" en est un autre, Kilgore Trout est un auteur parfaitement inédiste, et ces pages leur rendent hommage tant que faire se peut....
Par ailleurs, plutôt que se perdre dans les méandres de la virtualité, nous vous proposons ici de découvrir notre activité concrète (littéraire et théâtrale).

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samedi 30 janvier 2010

Oscar Wilde a-t-il écrit "Le roi en jaune" ? (11ème et dernier)






7) Le Retour du Roi 

Il serait injuste de ne pas rendre à César ce qui lui revient, tant pour Lovecraft, Wilde ou Bierce que pour Chambers, signifiant par là l’incontournable influence d’Edgar Allan Poe chez chacun d’entre eux. 
Qu’en est-il pour Le Roi en Jaune ? S’il est vrai que la morbidité latente des nouvelles de Chambers trouve un modèle général chez Poe, une nouvelle particulièrement attire notre attention : Le masque de la Mort Rouge (1845). Il est là aussi question d’un bal costumé chez les puissants, et il est aussi question d’une illusion de masque. Sans vouloir résumer l’intrigue, rappelons que les puissants se sont réfugiés dans leur forteresse aux sept Chambres (1) afin de se protéger de la « Mort Rouge », la peste, qui sévit au dehors. Protégés, ils s’organisent des festins. Un soir, le roi convoque un bal masqué. Au douzième coup de minuit apparaît au cœur même de la septième et dernière Chambre un être costumé en Mort Rouge. Si tous trouvent la plaisanterie de très mauvais goût, l’inconnu révèle qu’il ne s’agit pas d’un masque. La « Mort Rouge » vient de frapper. 


Le Masque Blême comme le Signe Jaune n’en sont que des avatars éclaircis. La peste est bien aussi terrible que toutes les menaces qui tourmentent les protagonistes de Chambers. Une autre nouvelle de Poe s’intitule d’ailleurs : Le Roi Peste. Là, le ton est d’un comique soutenu. Mais une troisième nouvelle, Ombre, revêt son manteau d’influence. 
Je cite ici Georges Walter, biographe récent de Poe : 
« Ombre est dune matière dure, compacte, sans le moindre interstice, froide comme le vestige minéral d'un folklore inconnu. On dirait qu'en ces quelques pages, comme en un champ clos. l'écrivain a organisé la rencontre - dans une égalité qui est un affrontement – des deux puissances visionnaire et de l'inventeur. Il en résulte l'unité brève du poème, son efficacité hypnotique. Tout est préparé – couleurs sans couleur, sons du silence – pour que surgisse la forme du dieu vague et terrible évoquant l'interdit biblique du Nom imprononçable. 
Walter Wellenstein :
"Die mask des roten Todes" - 1948
La première phrase a le caractère d'une inscription que l'on peut imaginer isolément gravée sur une stèle : «Vous qui me lisez, vous êtes encore parmi les vivants: mais moi qui écris, je serai depuis longtemps parti pour la région des ombres.» Le Pouvoir d'évocation des premiers mots est celui du maître manipulateur du temps. L'intervalle d'instauration, ici quasiment nul, laisse le texte parvenir au lecteur à la vitesse de la lumière – le temps que ses yeux se posent sur la page. La première partie d’Ombre – qualifiée de parabole ou de fable – évoque les ailes noires de la Peste, la deuxième réunit les personnages devant le corps d'un ami, dernière victime du fléau : « Une nuit, nous étions sept, au fond d'un noble palais, dans une sombre cité appelée Carcosa (2), assis autour de quelques flacons d'un vin pourpre de Yin. Et notre chambre n'avait pas d'autre entrée qu'une haute porte d'airain. » Et la troisième partie est la révélation : « Mais graduellement mon chant cessa, et les échos, roulant au loin parmi les noires draperies de la chambre, devinrent faibles, indistincts, s’évanouirent. Et voilà que du fond de ces draperies noires où allait mourir le bruit de la chanson s'éleva une ambre, sombre, indéfinie, une ombre semblable à celle que la lune, quand elle est basse dans le ciel, peut dessiner d'après le corps d'un homme : mais ce n'était l'ombre ni d'un homme ni d'un dieu, ni d'aucun être connu. Et, frissonnant un instant parmi les draperies, elle resta enfin, visible et droite, sur la surface de la porte d'airain. Mais l'ombre était vague, sans forme, indéfinie : ce n'était ni l'ombre d'un homme, ni d'un dieu, ni d'un dieu de Grèce, ni d'un dieu de Chaldée, ni d'aucun dieu égyptien Mais nous, les sept compagnons, ayant vu l'ombre comme elle sortait des draperies, nous n'osions pas la contempler fixement; mais nous baissions les yeux. Et à la langue, moi, Oinos, je me hasardai à prononcer quelques mots à voix basse. et je demandai à l'ombre sa demeure et son nom. Et l'ombre répondit : « Je suis Ombre, et ma demeure est à côté des Catacombes de Carcosa et tout près de ces sombres plaines infernales qui enserrent l'impur canal de Charon! » Et alors, tous les sept, nous nous dressâmes d'horreur sur nos sièges et nous nous tenions tremblants, frissonnants, effrayés: car le timbre de la voix de l'ombre n’était pas le timbre d'un seul individu, mais d'une multitude d'êtres : et cette voix, variant ses inflexions de syllabe en syllabe, tombait confusément dans nos oreilles en imitant les accents connus et familiers de mille et mille amis disparus! (2)»
8) Une dernière digression : Wilde et Stoker.

L'agent immobilier Rentfield, séide du Comte Dracula,
interprété par Tom Waits dans le film de Coppola.
La peste, associée ainsi au Roi en Jaune et sa cohorte d’allégories, et au Masque Blême tout particulièrement, n’est pas sans faire résonner un autre mythe ô combien populaire, principalement depuis qu’il fut inventorié par un autre ami d’Oscar Wilde et comme lui dublinois : Bram Stoker et son Dracula (1897). Peut-être Chambers a-t-il à son tour influencé Stoker (3). Mais sans doute aussi partageaient-ils le même goût pour les écrits d’Oscar Wilde (4). Quoi qu’il en soit, autorisons-nous à affirmer que de Carcosa des Hyades au Masque Blême, le mythe du Vampire s’articule bien volontiers avec le Roi en Jaune. Carcosa, ou Hastur, ont ces allures de nécropoles que l’on prêterait volontiers aux Nosferatus. L’effroi, la fascination, la contamination de la non-mort, l’apathie morbide et la menace sourde forment bien le champ lexical des deux œuvres. Leurs succès respectifs en 1895 et 1897 démontrent surtout combien ces idées devaient être « dans l’air » à cette époque, des deux côtés de l’Atlantique. Et dès lors qu’apparaissaient les signes du Retour du Roi, ces deux années, Oscar Wilde les passa au bagne, tel le Rentfield de Dracula hurlant depuis la cellule d'un asile d'aliénés : « Le Maître ! Le Maître est de retour ! »
(1) : Notons toutefois que, selon le biographe Georges Walter, le palais au sept Chambres (rappelant celui du Roi au Masque d’Or, où encore le nombre des portes de Thèbes, la Cité d’Œdipe Roi) est reconstitué en plein New-York. Le propriétaire n’autorise pas les visites, et la porte en est peinte en … jaune ! 
Voir aussi cet article au sujet d'une des adaptation cinématographique du conte de Poe : ICI.

(2) : Pas d’affolement ! Poe n’est pas l’inventeur des noms Carcosa, Yin, etc… Rowainrrr tient à signaler qu’il s’est autorisé à changer quelques noms pour forcer le trait, et créer un peu plus de citations possibles au Roi en Jaune. Il invite toutefois le lecteur attentif à se reporter à la nouvelle originale de Poe

(3) :Là où Chambers décrit des Chambres Léthales municipales, Stoker fait écrire au Docteur Seward de son roman : « Euthanasie est un mot excellent et réconfortant. J’ai de la reconnaissance pour celui qui l’a inventé. » (voir aussi note 5).

(4) : Stoker partageait les goûts d’Oscar Wilde, tant et si bien que lorsqu’il rencontra celle qu’il épousera, Florence Balcombe, elle était alors courtisée par son ami Wilde… Chambers, lui, partageait avec Wilde une passion pour les porcelaines chinoises.

(5) : Une dernière note : le King's Yellow était le nom donné à un pigment à base d'Arsenic au Moyen-Age. Si cela ne nous éclaire que peu, il n’en demeure pas moins un présage funeste qui ne fait que renforcer la morbidité de l’ensemble. (source : Lien web)



Oscar Wilde a-t-il écrit "Le roi en jaune" ? (10ème)

6) Le Roi au Masque d'Or

Dédicace de Marcel Schwob à Oscar Wilde :
"the prince with the splendid mask" (!)
Nous pourrions arrêter ici notre quête des influences, et conclure que sans la Salomé d’Oscar Wilde combinée aux Mystères bierciens de Carcosa, Chambers n’aurait pas à son tour inspiré à Lovecraft l’idée du Livre Maudit par excellence, le Nécronomicon. (Voir notre début d'article). Mais à l’instar de la géologie, d’infimes sources peuvent en cacher, ou en révéler de plus ténues encore. En nous penchant sur l’histoire du manuscrit en français de Wilde, nous apprenons qu’il fut corrigé puis envoyé comme bon à tirer pour les éditeurs par un écrivain français ami de Wilde, dont nous aurions pu "célébrer" en 2005 le centenaire de la mort : le peu connu Marcel SCHWOB. Le fil est ténu, il va presque être abandonné lorsque, au regard de sa bibliographie, un ouvrage rend évidente la fin de la quête : daté de 1893, nous trouvons un recueil et une nouvelle éponyme : Le Roi au masque d’Or.

(…) Le roi se tenait silencieux et semblable par ce silence à la race des rois dont il était le dernier. La cité avait été gouvernée jadis par des princes qui portaient le visage découvert; mais dès longtemps s'était levée une longue horde de rois masqués. Nul homme n'avait vu la face de ces rois, et même les prêtres en ignoraient la raison. Cependant l'ordre avait été donné, depuis les âges anciens, de couvrir les visages de ceux qui s'approchaient de la résidence royale ; et cette famille de rois ne connaissait que les masques des hommes. » celui du roi étant en or. On annonce une visite. « Qui ose me troubler, aux heures où je siège parmi mes prêtres, mes bouffons et mes femmes! Et les gardes répondirent, tremblants - Roi très impérieux, masque d'or, c'est un homme misérable, vêtu d'une longue robe; il paraît être de ces mendiants pieux qui errent par la contrée, et il a le visage découvert. - Laissez entrer ce mendiant, dit le roi. Alors celui des prêtres qui avait le masque le plus grave se tourna vers le trône et s'inclina : - Ô roi, dit-il, les oracles ont prédit qu'il n'est pas bon pour ta race de voir le visage des hommes. Et celui des bouffons dont le masque était crevé par le rire le plus large tourna le dos au trône et s'inclina : - Ô mendiant, dit-il, que je n'ai pas encore vu, sans doute tu es plus roi que le roi au masque d'or, puisqu'il est interdit de te regarder. » Le mendiant est aveugle, le visage nu, et révèle malgré lui au roi que celui-ci vit dans l’ignorance : l’aveugle confond prêtres et bouffons, car il entend rire les prêtres au masque sérieux et pleurer les bouffons au masque rieur. « (…) le matin il erra par son palais, parce qu'un désir mauvais avait rampé dans son cœur. (…)Pourquoi ce misérable mendiant lui avait-il glissé le doute dans la poitrine ? » Le roi quitte alors le palais, traversant ses « sept cours concentriques fermées de sept murailles étincelantes » , et dans la campagne rencontre une fileuse qui l’émeut. « Je voudrais, dit-il, pour la première fois, adorer une figure nue ; je voudrais ôter ce masque d'or, puisqu'il me sépare de l'air qui baise ta peau ; et nous irions tous deux émerveillés nous mirer dans le fleuve. La jeune fille toucha avec surprise du bout des doigts les lames métalliques du masque royal. Cependant le roi défit impatiemment les crochets d'or ; le masque roula dans l'herbe, et la jeune fille, tendant les mains sur ses yeux, jeta un cri d'horreur. » Puis, découvrant son reflet, « il venait d'apercevoir une face blanchâtre, tuméfiée, couverte d'écailles, avec la peau soulevée par de hideux gonflements, et il connut aussitôt, au moyen du souvenir des livres, qu'il était lépreux. » Fou de douleur, retournant au palais, il arracha les toiles représentant les précédents rois masqués. « Où est celui qui, sachant son mal, interdit les miroirs de sa maison ? Il est parmi ceux dont j'ai arraché les faux visages : et j'ai mangé du pain de son panier, et j'ai bu du vin de sa coupe... » Le roi convoqua alors toute la cour. «(…) le roi monta sur son trône noir et commanda : - Le mendiant a dit vrai. Vous me trompez tous ici. Ôtez vos masques. On entendit frissonner les membres et les vêtements et les armes. Puis, lentement, ceux qui étaient là se décidèrent et découvrirent leurs visages. Alors le roi au masque d'or se tourna vers les prêtres et considéra cinquante grosses faces rieuses avec de petits yeux collés par la somnolence ; et, se tournant vers les bouffons, il examina cinquante figures hâves creusées par la tristesse, avec des yeux sanguinolents d'insomnie; et, se baissant vers le croissant de ses femmes assises, il ricana, - car leurs visages étaient pleins d'ennui et de laideur et enduits de stupidité. - Ainsi, dit le roi, vous m'avez trompé depuis tant d'années sur vous-mêmes et sur tout le monde. Ceux que je croyais sérieux et qui me donnaient des conseils sur les choses divines et humaines sont pareils à des outres ballonnées de vent ou de vin ; et ceux dont je m'amusais pour leur continuelle gaieté étaient tristes jusqu'au fond du cœur ; et votre sourire de sphinx, ô femmes, ne signifiait rien du tout ! Misérables vous êtes ; mais je suis encore le plus misérable d'entre vous. Je suis roi et mon visage paraît royal. Or, en réalité, voyez : le plus malheureux de mon royaume n'a rien à m'envier. Et le roi ôta son masque d'or. Et un cri s'éleva des gorges de ceux qui le voyaient ; car la flamme rose du brasier illuminait ses écailles blanches de lépreux.(…) Par la grande baie de la salle, ouverte vers le ciel, la lune tombante montra son masque jaune. - Ainsi, dit le roi, cette lune qui tourne toujours vers nous le même visage d'or a peut-être une autre face obscure et cruelle, ainsi ma royauté a été tendue sur ma lèpre. Mais je ne verrai plus l'apparence de ce monde, et je dirigerai mon regard vers les choses obscures. Ici, devant vous, je me punis de ma lèpre, et de mon mensonge, et ma race avec moi. Le roi leva son masque d'or; et, debout sur le trône noir, parmi l'agitation et les supplications, il enfonça dans ses yeux les crochets latéraux du masque, avec un cri d'angoisse ; pour la dernière fois, une lumière rouge s'épanouit devant lui, et un flot de sang coula sur son visage, sur ses mains, sur les degrés sombres du trône. Il déchira ses vêtements, descendit les marches en chancelant, et, écartant avec des tâtonnements les gardes muets d'horreur, il partit seul dans la nuit. » Aveugle, après avoir erré, il rencontra une femme qu’il prit pour une jeune bergère au son des clochettes qu’il entendit autour d’elle. « Or la jeune fille qui se tenait devant lui était lépreuse, et à cause de cela portait des clochettes suspendues à ses vêtements. Mais elle n'osa pas l'avouer (…) - Où vas-tu ainsi ? dit le roi aveugle. - Je rentre, répondit-elle, à la cité des Misérables. Alors le roi se souvint qu'il y avait, dans un endroit écarté de son royaume, un asile où se réfugiaient ceux qui avaient été repoussés de la vie pour leurs maladies ou leurs crimes. Ils existaient dans des huttes bâties par eux-mêmes ou enfermés dans des tanières creusées au sol. Et leur solitude était extrême. Le roi résolut de se rendre dans cette cité. - Conduis-moi, dit-il.(…) » Puis, après un long et fatiguant voyage : « Voici la cité, dit la jeune fille ; je la vois. - J'entrerai seul dans une autre, dit le roi aveugle. Je n'avais plus qu'un désir ; j'aurais voulu reposer mes lèvres sur les tiennes, afin de me rafraîchir à ta figure qui doit être si belle. Mais je t'aurais souillée, puisque je suis lépreux. Et le roi s'évanouit dans la mort. Et la jeune fille éclata en sanglots, voyant que le visage du roi aveugle était pur et limpide, et sachant bien qu'elle-même avait craint de le souiller. » Un vieux mendiant la console : « (…) il est mort, pensant avoir un masque misérable. Mais, à cette heure, il a déposé tous les masques, d'or, de lèpre et de chair. » 
Le Roi au Masque d’Or, par Marcel Schwob - 1893 (extraits). 

A la lecture de ce "conte", nous pouvons noter qu'en les "inversant" certaines images du Roi au Masque d’Or participent au mythe du Roi en jaune. Pour Schwob, là où il est question d’un aveugle non masqué qui révèle ce qui se trouve sous ceux des autres, Chambers nous propose un étranger que l’on croit masqué et qui le révèle quand tous se croient démasqués. La lèpre du Roi qui s’enfuit devient un Roi déguenillé qui revient, menaçant (« Pas sur nous, ô Roi »). 
Cassilda craindrait-elle la maladie ? Chambers aurait pu lire la nouvelle de Schwob, en lui inventant une sorte de suite, comme c’était sa tentative en reprenant Carcosa, Hastur et Hali à Bierce. Imaginons-en les protagonistes : le spectre du Roi au masque d’Or, et la cour usurpatrice hantée par le fantôme de son souvenir, un souvenir propre à devenir légende, mythe - tout comme Œdipe, dont la réalité lui est révélée par un aveugle, le Roi au masque d’Or se crève les yeux face à l’intolérable vérité de son destin. Dans ces conditions d’inspiration, ne recevrions-nous pas la visite du Spectre de la Vérité détenteur du Signe Jaune de la maladie royale ? La fièvre de l’Or ? Les digressions pourraient encore être multiples.

Les faits sont là :
1891 : Ambrose Bierce publie "Histoires impossibles" et "Histoires de soldats et de civils", où sont évoqués Hastur et Carcosa dans "Haïta le berger" et "Un habitant de Carcosa".
1891-1892 : Oscar Wilde compose Salomé en français.
1892 : Chambers est étudiant aux beaux-arts de Paris.
1893 : Marcel Schwob publie « Le Roi au Masque d’Or ».
1893 : « Salomé » est interdite en France, puis en Angleterre.
1895 : Oscar Wilde est condamné au bagne.
1895 : Chambers publie « Le roi en jaune ».


Dédicace de Oscar Wilde à Marcel Schwob.


vendredi 29 janvier 2010

Oscar Wilde a-t-il écrit "Le roi en jaune" ? (9ème)


5) Salomé, Reine en Jaune ?


Lovis Corinth : Salomé II
Nous n’avons fait jusqu’alors qu’évoquer l’inspiration possible de Chambers sous les traits de la muse biercienne. Ce serait oublier qu’en cette année 1895 où parait Le roi en jaune se joue un autre drame, réel celui-ci, qui sonnera le glas d’un mouvement littéraire et intellectuel, les « Décadents», et verra sa figure de proue condamnée au bagne, Oscar Wilde. Dans l’introduction qu’il propose au Cycle d’Hastur, le brillant Lin Carter tente déjà ce rapprochement. Le jaune est à cette époque la couleur associée aux Décadents ; leur revue londonienne où Wilde déchaîne sa verve s’intitule The yellow book. Et c’est au théâtre qu’ont lieu un bon nombre de scandales qui jalonneront leur histoire. Le nom donné au réparateur de réputation n’aurait-il été qu’un hasard, la résonance ne peut manquer de se faire pour un lecteur de la fin du XIXème Siècle. D’autant que, hasard ou non et comme nous allons le voir, la réalité rivalise avec la fiction de Chambers. Nous aurons remarqué à la lecture des nouvelles qui constituent le Cycle du Roi en Jaune (Le masque, Le Signe Jaune, Cour du Dragon et Le réparateur de réputation) l’omniprésence de lieux parisiens, de noms français, et de l’univers des artistes peintres. C’est que, entre 1891 et 1893, Chambers est étudiant aux Beaux-Arts de Paris. En 1895, il retourne aux Etats-Unis où, entamant une carrière d’illustrateur pour la presse, il publie un récit romancé, In the quarter, et Le roi en jaune, deux succès qui le motivent à devenir écrivain. Mais c’est résolument à Paris que commence la genèse du Roi en Jaune.

Entre 1891 et 1892, à l’intention de son amie Sarah Bernhardt, Oscar Wilde écrivit directement en français Salomé, drame en un acte et en prose, mais la pièce ne parut qu’en 1893 à Paris, puis en 1894 à Londres, traduite par Lord Alfred Douglas- le compagnon de Wilde à cette époque. 
D’une part, Wilde n’apprécia pas la traduction anglaise qu’en fit son compagnon. Ils se brouillèrent, et cette mésentente eut pour conséquences un procès pour diffamations que Wilde entama contre le père de Lord Douglas. Le procès se retourna contre Wilde, qui fut condamné en Mai 1895 à deux années de bagne.

D’autre part, si les répétitions avec Sarah Bernhard commencèrent bien, la censure française s’empara de l’œuvre et la fit interdire, sous prétexte qu’elle mettait en scène des personnages bibliques. Le procès Wilde n’arrangea pas les affaires par la suite, et il fallut attendre 1896 pour que le directeur du Théâtre de l’Oeuvre, Lugné-Poë, mette en scène la pièce scandaleuse, en geste de soutien pour l’infortuné écrivain incarcéré, bien que le public ne s’y intéressât que peu. (1) De telles circonstances auraient-elles pu inspirer à Chambers une pièce de théâtre parue en France puis en Angleterre, remuant les passions, merveilleusement écrite, mais à la réputation sulfureuse ? L’examen d’extraits de Salomé peuvent en effet placer Wilde aux côtés de Bierce au rayon des inspirations éventuelles  :

LE PAGE D'HERODIAS. Regardez la lune. La lune a l'air très étrange. On dirait une femme qui sort d'un tombeau. Elle ressemble à une femme morte. On dirait qu'elle cherche des morts.

LE JEUNE SYRIEN. Elle a l'air très étrange. Elle ressemble à une petite princesse qui porte un voile jaune, et a des pieds d'argent. Elle ressemble à une princesse qui a des pieds comme des petites colombes blanches. . . On dirait qu'elle danse.

LE PAGE D'HERODIAS. Elle est comme une femme morte. Elle va très lentement. (…)


LE JEUNE SYRIEN. Comme la princesse est pâle ! Jamais je ne l'ai vue si pâle. Elle ressemble au reflet d'une rose blanche dans un miroir d'argent.

LE PAGE D'HÉRODIAS. Il ne faut pas la regarder. Vous la regardez trop ! (…)


LE CAPPADOCIEN. Dans mon pays il n'y a pas de dieux à présent, les Romains les ont chassés. Il y en a qui disent qu'ils se sont réfugiés dans les montagnes, mais je ne le crois pas. Moi, j'ai passé trois nuits sur les montagnes les cherchant partout. Je ne les ai pas trouvés. Enfin je les ai appelés par leurs noms et ils n'ont pas paru. Je pense qu'ils sont morts. ( …)


LE CAPPADOCIEN. Il n'a pas eu peur ?

SECOND SOLDAT. Mais non. Le tétrarque lui a envoyé la bague.

LE CAPPADOCIEN. Quelle bague ?

SECOND SOLDAT. La bague de la mort. Ainsi, il n'a pas eu peur.

LE CAPPADOCIEN. Cependant, c'est terrible d'étrangler un roi.

PREMIER SOLDAT. Pourquoi ? Les rois n'ont qu'un cou, comme les autres hommes.

LE CAPPADOCIEN. Il me semble que c'est terrible. (…)


HERODE. Qu'est-ce que cela me fait? Ah! Regardez la lune! Elle est devenue rouge. Elle est devenue rouge comme du sang. Ah! le prophète l'a bien prédit. Il a prédit que la lune deviendrait rouge comme du sang. N'est-ce pas qu'il a prédit cela? Vous l'avez tous entendu. La lune est devenue rouge comme du sang. Ne le voyez-vous pas?

HERODIAS. Je le vois bien, et les étoiles tombent comme des figues vertes, n'est-ce pas? Et le soleil devient noir comme un sac de poil, et les rois de la terre ont peur. Cela au moins on le voit. Pour une fois dans sa vie le prophète a eu raison. Les rois de la terre ont peur . . . Enfin, rentrons. Vous êtes malade. On va dire à Rome que vous êtes fou. Rentrons, je vous dis. (…) Il ne faut regarder ni les choses ni les personnes. Il ne faut regarder que dans les miroirs. Car les miroirs ne nous montrent que des masques . . .
(Salomé , d’Oscar Wilde - extraits).
Aubrey Beardsley : Salomé,
extrait de la première édition anglaise du texte de Wilde (1894)
Nous aurions presque l'impression de lire d’authentiques lignes du Roi en Jaune. On y envoie des signes, on en redoute d’autres, plus cosmiques et spectraux, et l’ensemble baigne dans une atmosphère de mort imminente, de fin de règne. Carcosa transposée.

(1) : Nous pouvons voir une copie de travail, manuscrite, du Théâtre de l’Oeuvre au Musée d’Orsay à Paris.

Oscar Wilde a-t-il écrit "Le roi en jaune" ? (8ème)




d) L'étrange cas de Mr. Wilde (suite...) 

« Vance, voici Mr. Castaigne, » déclara Mr Wilde. Avant qu’il eût terminé, l’homme se jeta au sol devant la table, en pleurant et hoquetant, « Oh ! Mon Dieu ! Oh ! Mon Dieu ! Aidez-moi ! Pardonnez-moi ! Oh Mr. Castaigne, éloignez cet homme. Vous ne pouvez pas, vous ne pouvez pas vouloir cela ! Vous êtes différent, sauvez-moi ! Je n’en peux plus… j’étais à l’asile et à présent… quand tout allait mieux… quand j’avais oublié le Roi… le Roi en Jaune et… mais je vais redevenir fou… je vais devenir fou ». Sa voix s’étrangla soudain, car Mr. Wilde d’était rué sur lui et sa main droite serrait l’homme à la gorge. Quand Vance s’effondra comme un tas sur le sol, Mr Wilde grimpa prestement sur sa chaise à nouveau, et frottant ses oreilles abîmées de son moignon, se tourna vers moi en me demandant le registre. Je le trouvai au bas de son étagère et il l’ouvrit. Après un moment à parcourir les belles pages manuscrites, il toussota et pointa le nom de Vance. «Vance », lut-il à haute voix, « Osgood Oswald Vance. ». Au son de sa voix, l’homme au sol leva la tête et tourna une face convulsée vers Mr. Wilde. Ses yeux étaient injectés de sang, ses lèvres tuméfiées. « Appelé le 28 Avril », continua Mr Wilde. « Profession, caissier de la Seaforth National Bank ; a purgé une peine pour faux et usage de faux à Sing-Sing, de là a été transféré à l’Asile Péniteniaire. Gracié par le Gouverneur de New-York, et libéré de l’Asile le 19 Janvier 1918. Réputation endommagée à Sheepshead Bay. Rumeurs qu’il vit au-delà de ses moyens. Réputation à réparer d’urgence. Acompte de 1 500 $. » « Note : a détourné des sommes avoisinant 30 000 $ depuis le 20 Mars 1919, d’excellente famille, et position actuelle assurée par l’influence de son oncle. Père Président de la banque Seaforth. » Je jetai un coup d’œil à l’homme au sol. « Debout, Vance, » prononça gentiment Mr. Wilde. Vance se leva comme hypnotisé. « Il fera ce que nous lui dirons à présent », observa Mr Wilde, et, en ouvrant le manuscrit, je lus à haute voix l’histoire complète de la Dynastie Impériale d’Amérique. Alors dans un murmure poli et discret il révisa les passages important avec Vance, qui restait comme sonné. Ses yeux étaient si aveugles et distants que j’imaginai qu’il n’avait plus toute sa tête, et j’en fis la remarque à Mr Wilde qui répondit que cela n’avait plus d’importance. » Il semblerait que Wilde ait établi un réseau entre les victimes de la pièce maudite, du moins est-ce exact pour Vance et Castaigne. Plus encore, après l’avoir visiblement tué brutalement, il a fait de Vance une marionnette, un zombi. Enfin, Wilde en sait résolument plus sur le mystère des Hyades que ceux qu’il avilit, ainsi que nous le constatons par la suite : « Très patiemment, nous détaillâmes à Vance quelle serait sa part dans l’affaire, et il sembla comprendre après un moment. Mr. Wilde expliqua le manuscrit, de nombreux livres d’Héraldique à l’appui, pour substantifier le résultat de ses recherches. Il situa la fondation de la Dynastie à Carcosa, mentionna les lacs qui bordaient Hastur, Aldebaran et le mystère des Hyades. Il parla de Cassilda et de Camilla, et sonda les troubles profondeurs de Demhe, et le Lac de Hali. « Les guenilles du Roi en Jaune doivent cacher Yhtill à jamais, » marmonna-t-il, mais je ne crois pas que Vance l’entendisse. Alors par degré il déclina à Vance les ramifications de la famille Impériale, jusqu’à Uoth et Thale, depuis Naotalba et le Spectre de la Vérité, jusqu’à Aldones, alors faisant virevolter ses notes et manuscrits, il commença l’histoire merveilleuse du Dernier Roi. Fasciné et frissonnant je l’observai. Il relevait la tête, ses longs bras s’étiraient en une gestuelle de fierté et de pouvoir pleine de magnificence, et ses yeux luisaient dans ses orbites comme deux émeraudes. Vance écoutait stupéfié. Ainsi que moi, lorsque pour finir Mr Wilde, me pointant du doigt, cria « Le cousin du Roi ! », j’étais emporté par l’excitation. Me contrôlant par un effort surhumain, j’expliquai à Vance pourquoi j’étais seul digne de la couronne et pourquoi mon cousin devait s’exiler ou mourir. Je lui fis comprendre que mon cousin ne devait jamais se marier, même après avoir abdiqué, et comment il s’apprêtait pour le pire à épouser la fille du Marquis d’Avonshire et amener l’Angleterre sur la question. Je lui montrais la liste de milliers de noms que Mr. Wilde avait dressé ; chacun des nominés avait reçu le Signe Jaune qu’aucun être humain n’osait mépriser. La ville, l’état, le monde entier était prêt à se soulever et trembler devant le Masque Blême. Le temps était venu, les gens connaîtraient le fils d’Hastur, et le monde entier saluerait les Etoiles Noires qui recouvraient le ciel de Carcosa. » (Le réparateur de réputations. traduction originale).

Pour finir, le plan de Wilde consiste à faire tuer la fiancée de Louis de Castaigne, cousin de Hildred, par Vance. Mais ce dernier échoue et se suicide (1) et Hildred égorge Wilde durant une crise hallucinatoire, avant d’être arrêté, interné, puis décédé.

L’impression que laisse Wilde, le réparateur de réputation s'entend, est qu’il aurait pu jouer Le Roi en Jaune, et qu’il pourrait même en être l’auteur, trempant sa plume dans les noirceurs de Carcosa. Il borde Hastur de lacs, Dehme et le Lac de Hali, des lacs à l’échelle stellaire, Aldébaran et les Hyades, insinuant un sens géographique, astrologique, au mot qu’emploiera plus tard Derleth pour nommer l’innomable. L’un n’infirme pas l’autre, nombreuses sont les constellations à porter les noms des Dieux. Le dieu biercien du berger Haïta devient noirceur stellaire dans la continuité que propose Chambers au Mythe naissant de Carcosa. Camilla et Cassilda, duo royal, ouvre le bal de la famille Impériale, Uoth, Thale, Naotalba et le Spectre de la Vérité, Aldones qu’on peut supposer être ce Dernier Roi dont traitent les notes et les manuscrits de Wilde. Et des guenilles, celles du Roi en Jaune, souvenir d’un règne révolu, et menace d’un retour d’où l’on ne revient pourtant pas, tel Ulysse. Yhtill caché à jamais.

4. Plus de Lumière : Le « Roi en Jaune » de James Blish

Ce sont ces maigres éléments d’une véritable intrigue en deux actes que James Blish aura le courage d’extrapoler plus tard dans sa nouvelle Plus de lumière (2). On y voit un amateur éclairé de Lovecraft avoir accès au manuscrit du Roi en Jaune - que possédait Tonton Théobald (3). Sous la plume de Blish, la pièce est majoritairement reconstituée – à l’exception de la toute fin. Naotalba devient le prêtre Noatalba (sic), Dehme devient le Lac qui borde Alar, la cité jumelle et rivale d’Hastur sur les bords du Lac de Hali, Carcosa est un reflet fantôme de leurs destinées, quand tout aura sombré. Car c’est une guerre perpétuelle que se livrent les deux cités, un conflit éternel et fatal qui les a figées dans un affligeant dépeuplement. L’arrivée d’un étranger, que l’on croit masqué, inspire à la famille royale la venue du dernier Roi d’Hastur, le Roi en Jaune, porteur du Signe Jaune et à cela reconnaissable. Sur les conseils peu assurés du prêtre Noatalba ( not alba ? (4) ), un bal masqué est organisé pour accueillir officiellement l’étranger. Tous portent le Masque Blême. Mais lorsque l’étranger révèle qu’il n’a pas de masque, il écarte ses guenilles et laisse voir le Signe Jaune, prouvant par là qu’il est le dernier Roi, le Spectre de la Vérité. Il contraint alors tous ses sujets à porter éternellement le Masque Blême (Ce qui explicite le famux : « Pas sur nous, Ô Roi ! » déplacé ici à la fin du second acte.)

(1) : L’anticipation de Chambers des années 1910 - 1920 inclut un Centre de Destruction municipal, la Chambre Léthale, où est pratiquée l’euthanasie. Une statue de Boris Yvrain, le rival du narrateur du Masque, orne le square alentours. Ce sculpteur possédait de quoi pétrifier n'importe quel organisme vivant...
(2) Plus de lumière, par James Blish (1970), in Le Cycle d’Hastur, Collection Nocturnes - éditions Oriflam. 

(3) : Tonton Théobald est le surnom que Lovecraft se donnait lui-même dans sa correspondance.

(4)  : Not alba = non blanc en anglais et latin. Blish propose un éclairage particulier qui justifie sa reconstitution, par l’invention d’une note de Chambers à la liste des personnages : « Tous les personnages sont de race noire. » Mais il n’est peut-être pas nécessaire d’aller jusque là pour interpréter ce que pourrait être le Masque Blême. Qu’il soit symbole de mort, de réification et de désindividualisation, suffit.


Oscar Wilde a-t-il écrit "Le roi en Jaune" ? (7ème)

d) L’étrange cas de Mr. Wilde – réparateur de réputations. 


Dans « Le réparateur de réputations », nouvelle qui touche au plus près les Mystères du Roi en Jaune, Hildred de Castaigne rend plusieurs visites à Mr. Wilde. Le portrait en est ainsi fait :
« Quand il eut fermé la porte à double tour et l’eut barricadée d’un lourd coffre, il vint s’asseoir à mes côtés, me dévisageant de ses petits yeux allumés. Une demie douzaine de nouvelles égratignures recouvrait son nez et ses joues, et le serre-tête en argent qui supportait ses oreilles artificielles était de travers. Je pensai qu’il ne m’avait jamais aussi hideusement fasciné. Il n’avait pas d’oreilles. Les fausses, qui à présent formaient un angle des plus singuliers, étaient sa seule faiblesse. Elles étaient faites de cire et peintes en rose nacré, mais le reste de son visage était jaune. Il eût mieux fait de s’accorder le luxe de doigts artificiels pour sa main gauche, un moignon absolu, mais cela ne semblait pas l’incommoder, et il était satisfait de ses oreilles de cire. Il était très petit, à peine plus grand qu’un enfant de dix ans, mais ses bras étaient magnifiquement développés et sa taille aussi fine que celle d’un athlète. Toutefois, la chose la plus remarquable au sujet de Mr. Wilde était qu’un homme d’esprit aussi brillant et érudit ait une telle tête. Elle était plate et pointue, comme celles de bien des infortunés qui peuplent prisons et asiles psychiatriques. Beaucoup le jugeait d’ailleurs fou, mais je le savais aussi sain d’esprit que moi. » (« Le réparateur de réputations » traduction originale).



Au regard de la thématique du masque blême, l’on est en droit de se demander la véritable nature de Wilde. (1) Toutefois, le lecteur n’en apprendra pas plus. L’étrangeté de l’individu posée, c’est l’intérêt de Castaigne pour une telle fréquentation qui est dès lors exposé.
« Où sont les notes ? » demandai-je. Il désigna la table, et pour la centième fois je ramassai la liasse de feuilles manuscrites intitulées :« La dynastie impériale d’Amérique ». Une par une j’étudiais ces pages, froissées par mes seules manipulations, et bien que j’en connaissais le contenu par cœur, du début, « Quand, de Carcosa, des Hyades et d’Aldébaran », à « Castaigne, Louis de Calvados, né le 19 Décembre 1877 », je lus tout cela avec une extrême attention, m’arrêtant pour en reprendre des passages à haute voix, et m’attardant tout particulièrement sur « Hildred de Calvados, prétendant au trône », etc., etc. » ("Le réparateur de réputation", traduction originale).
Inutile de préciser qu’à ce moment du récit, la folie de Hildred de Castaigne ne fait plus de doute pour le lecteur, ainsi que ses motivations homicides envers son cousin Louis. Mais de quelle nature est cette « Dynastie impériale d’Amérique »(2), qui tisse sa toile depuis les confins (« bierciens ») d’Aldébaran, à Carcosa même ? Ne serait-ce pas une construction hallucinatoire de l’esprit malade de Hildred, corrompu par la lecture du « Roi en jaune » ? Cette illusoire destinée impériale est toutefois partagée, attisée, par Mr. Wilde, véritable agent d’une déstabilisation massive de l’espèce humaine, comme le démontre l’extrait suivant : 
« Nous sommes maintenant en contact avec dix mille hommes », marmonna (Wilde). « Nous pouvons compter sur cent mille dès les trente-huit premières heures, et en quatre-vingts heures, l’état se soulèvera en masse. Le pays suivra l’état, et la partie qui ne le fera pas, je veux parler de la Californie et du Nord-Ouest, ferait mieux de n’avoir jamais été habitée. Je ne leur enverrai pas le Signe Jaune. » Le sang me montait à la tête, mais je ne fis que répondre « Un bon coup de purge ». (3) « L’ambition de César et celle de Napoléon pâlissent devant ce qui n’aura de repos avant de s’être emparé de la pensée humaine et contrôlera même ses rêves les plus inavoués. » déclara Mr Wilde. « Vous voulez parler du Roi en Jaune, » frissonnai-je. « C’est un roi que bien des Empereurs ont servi ». « Je suis heureux de le servir » répliquai-je. » ("Le réparateur de réputation", traduction originale).

Il s’agit donc pour Castaigne de récupérer un trône oublié par l’espèce humaine, au nom d’un Roi des rois de jaune vêtu. On pense à un coup d’état, comme Lovecraft pût penser au Retour d’un Grand Ancien extraterrestre. Et pour reprendre cette supposition que le Signe jaune pourrait être monétaire, on pourrait imaginer une guerre économique, un crack boursier. Chambers écrivait ces lignes en 1895, et bien que situant audacieusement l’action en 1920, il ne fait pas office de génial visionnaire de la crise de 1929. Et ce n’est pas là son propos, car nous apprendrons dans la dernière partie du récit, l’action véritable de Wilde, qui n’a d’envergure que celle du corbeau – j’entends ici « maître-chanteur » - tandis que nous le verrons à l’office avec un autre de ses « clients », nommé Vance.


(1) : Et l’on se souviendra avec effroi du sort d’Henry Wentworth Akeley dans  « Celui qui chuchotait dans les ténèbres » pour ne pas vouloir sonder d’avantage le taux d’humanité de l’usurpateur. 

(2) : Un article en préparation nous rappellera les précédents véritables de tentatives d'instaurer un trône impérial sur le territoire fédéral et démocratique des USA.

(3) : L’expression utilisée dans la version originale, « A new broom sweeps clean » a aussi été traduite en « On ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs » (Anne Vétillard, in Le Cycle d’Hastur) et en « Il n’est ferveur que de novice » (Jacqueline Fuller in Le roi de jaune vêtu).

Oscar Wilde a-t-il écrit "Le roi en Jaune" ? (6ème)

c) Les commentaires sur le contenu de la pièce et son sulfureux historique.

Jusqu’à présent, nous avons principalement établi la portée maléfique du « Roi en Jaune » à travers d’évasifs extraits de son premier acte, et sommes passés de ces allusions aux conséquences funestes que sont la folie et la mort de ses lecteurs. On se rappellera que Lovecraft s’est inspiré de ce livre maudit pour en constituer un avatar avec son Nécronomicon. Ce ne sont pourtant pas les inoffensives citations que l’on connaît du "Roi en Jaune" qui auraient pu persuader quiconque de leur malignité. C’est que Chambers joue plus efficacement sur les commentaires qu’inspire la pièce, et sur ce que la rumeur en dit, justifiant par là même que son contenu soit passé sous silence. Dans l’extrait suivant, on découvrira que le sort d’Hildred Castaigne passe pour celui réservé à quiconque succomberait à la lecture de la pièce entière.

« J’avais il y a bien longtemps décidé de ne jamais ouvrir ce livre, et rien au monde n’aurait pu me persuader de l’acheter. Craignant que la curiosité ne me tente ne serait-ce que de l’ouvrir, je n’y avais même pas jeté un coup d’œil dans les librairies. Si j’avais eu la curiosité de le lire, la terrible tragédie du jeune Castaigne, que j’avais connu, m’avait persuadé de ne jamais lire ses pages vicieuses. J’avais refusé d’en entendre la moindre description, et en effet, personne ne se hasarda à commenter le deuxième acte, si bien que je n’avais absolument aucune idée de ce que ces pages pouvaient révéler. » (« Le signe jaune » – traduction originale).

Chambers s’est amusé à semer quelques liens entre certain des protagonistes des nouvelles du « Roi en jaune ». Le narrateur du Signe Jaune a connu Castaigne ; Castaigne dans ses errances passe devant une statue du sculpteur Boris Yvrain ; Boris Yvrain est le rival du narrateur du « Masque ». Des liens ténus, certes, mais qui suffiraient presque à suggérer que chaque exemplaire du « Roi en Jaune » parcouru par ses diverses victimes n’en pourrait être qu’un seul. Castaigne en dit lui-même plus long quant au destin des exemplaires imprimés. 
"Quand le Gouvernement Français se fut saisi des copies de la traduction qui venaient d’arriver à Paris, Londres, bien évidemment, se languissait de les lire. C’est un fait établi que ce livre agissait comme une épidémie, infectant ville après ville, continent après continent, ici interdit, confisqué là, dénoncé par la presse et le clergé, censuré même par les avant-garde littéraires les plus acharnées. Aucune Loi essentielle n’était pourtant bafouée dans ces pages vicieuses, aucune doctrine n’y était promue, aucune conviction n’y était outragée. Ce ne pouvait être jugé par aucune morale connue, et pour cause, bien qu’il était reconnu que l’ultime limite de l’art avait été dépassée dans « Le Roi en Jaune », aucune nature humaine ne pouvait prétendre supporter cette épreuve, ni se complaire dans ces phrases imprégnées du plus insidieux poison. La grande banalité et l’innocence du premier acte ne faisaient que préparer l’effet bien plus affreux de la suite. (« Le réparateur de réputation. »– traduction originale)
Paru tout d’abord à Paris non dans son texte original mais sous forme d’une traduction, puis censuré, confisqué, mis au pilon, « Le roi en jaune » a toutefois pu survivre à travers quelques exemplaires que la rumeur aura pu transformer en livre maudit, et rendre suspect quiconque s’y intéresserait encore. On comprend aussi pourquoi les citations peuvent paraître si décevantes – c’est que le premier acte, le seul qui souffre d’être partiellement cité sans attaquer l’intégrité mentale de son lecteur, ne fait que tendre un piège, attise la curiosité par une innocence feinte. Castaigne en a toutefois perçu déjà toute l’indicible horreur lorsqu’il écrit : 
« Je me rappelais des cris d’agonie de Camilla et des affreuses paroles dont l’écho roulait dans les rues sombres de Carcosa. C’étaient là les dernières du premier acte, et je tâchais de ne pas penser à ce qui suivait, je ne l’osais pas, même en ce printemps ensoleillé, ici dans ma propre chambre, entouré d’objets familiers, rassuré par l’effervescence de la rue et les voix des domestiques dans le corridor au dehors. Car ces mots empoisonnés s’étaient infiltrés lentement dans ma tête, comme la sueur du mourant est absorbée par les draps de son lit de mort. » (« Le réparateur de réputation »– traduction originale). 

La qualité littéraire du « Roi en jaune » est encore commentée dans « Le signe jaune » : 
« Nous parlions depuis quelque temps avec un pesant et monotone effort quand je réalisai que nous discutions du « Roi en jaune ». Oh, quel péché d’avoir écrit de tels mots, des mots limpides comme le cristal et chantants comme une source bouillonnante, des mots étincelants et luisant comme les diamants empoisonnés des Médicis ! Oh la cruauté, la damnation sans espoir d’une âme qui puisse fasciner et paralyser l’espèce humaine avec de tels mots, des mots compris pareillement par l’ignorant et par le sage, des mots plus précieux que des joyaux, plus apaisants que la musique céleste, plus affreux que la mort elle-même. Nous en parlions, insouciants des ombres croissantes, et elle m’adjurait de jeter le collier d’onyx noir curieusement façonné que nous savions tous deux être le Signe Jaune. Je ne saurai jamais pourquoi je refusai, même si en cette heure, ici dans ma chambre où j’écris cette confession, je serai heureux d’apprendre ce qui m’empêcha d’arracher le Signe Jaune de ma poitrine et le jeter au feu. Je suis certain que c’était ce que je souhaitais, mais Tessie m’implorait en vain. La nuit tomba et les heures se traînèrent, mais nous continuions à murmurer des choses au sujet du Roi et du Masque Blême, et Minuit sonna au clocher embrumé dans la ville drapée de brouillard. Nous parlâmes d’Hastur et de Cassilda, cependant qu’au dehors le brouillard s’écrasait sur les épais volets tout comme les vagues roulaient et s’abîmaient sur la grève de Hali. » (« Le signe jaune »– traduction originale). 
Se pose alors la question de l’identité de l’auteur du « Roi en Jaune ». Un érudit, un génie littéraire, pourrait-on dire, qui saurait allier simplicité et grandeur, au style littéralement merveilleux, à savoir qu’il fascine autant qu’il épouvante. Si le nom de Castaigne a pu être avancé, c’est par pur raccourci. Car on saisit vite, à la lecture de son récit, que le narrateur du « Réparateur de réputation » en sait bien plus long qu’il n’en écrit sur la pièce et son auteur, du moins nous en donne-t-il l’illusion. Ce petit extrait, où Hildred Castaigne cache sa pulsion homicide envers son propre cousin, en témoigne : 
« Il inspecta les rayonnages [de ma bibliothèque]. « Napoléon, Napoléon, Napoléon ! » lut [mon cousin]. « Ciel, n’as-tu rien d’autre que Napoléon ici ? » (…) « Oui, il y a un autre livre, Le Roi en Jaune. » Je le regardais droit dans les yeux. « L’as-tu jamais lu ? » demandais-je « Moi ? Non, Dieu merci ! Je ne tiens pas à devenir cinglé. » Je vis qu’il regretta ses mots sitôt qu’il les avait prononcés. S’il y a un mot que je déteste plus que lunatique, c’est bien cinglé. Mais je sus me contrôler et lui demanda s’il jugeait « Le Roi en Jaune » dangereux. « Oh, je ne sais pas, » se précipita-t-il. « Je ne me souviens que de l’excitation qu’il a créé et de la dénonciation de l’église et de la presse. Je crois que l’auteur s’est flingué après avoir publié cette monstruosité, c’est bien ça ? » « J’ai cru comprendre qu’il est toujours en vie », répondis-je. « C’est probablement vrai », marmonna-t-il ; « des balles ne sauraient tuer un gredin pareil ». « C’est un livre d’une grande vérité », déclarai-je. « Oui », répliqua-t-il, « une vérité qui rend les gens fous et détruit leurs vies. Peu m’importe que la chose soit ce qu’on en dit, l’essence suprême de l’art. C’est un crime que de l’avoir écrit, et pour ma part je n’en lirai jamais une page. » (…) Je lui donnai dix minutes pour disparaître avant de suivre sa trace, emportant avec moi la couronne de joyaux et la robe de soie brodée du Signe Jaune. » (« Le réparateur de réputation » – traduction originale). 
On peut comprendre à demi-mot à qui Castaigne fait allusion quand il déclare soupçonner toujours vivant l’auteur du « Roi en jaune ». Son seul « ami », du moins le seul que Castaigne ne considère pas comme un sous-homme, c’est cet étrange « Réparateur de réputation » nommé Wilde…

Oscar Wilde a-t-il écrit "Le roi en jaune" ? (5eme)


- Apparitions du Gardien du Signe Jaune
"The king in Yellow" by Benjamin Noel
Un sort plus funeste que la folie attend les protagonistes du « Signe jaune » et de« Cour du Dragon ». Car un personnage fait son apparition, et ne semble visible que pour celui qui a été touché par la pièce à l’abominable second acte. 
« Mes yeux se tournèrent sans que je ne sache pourquoi vers le fond de l’église. L’organiste quittait son orgue et traversait la galerie pour sortir, je le vis disparaître par une petite porte menant à quelque escalier qui descendait directement dans la rue. C’était un homme mince au visage aussi blanc que son manteau était noir (…) Je fis un tour d’horizon. C’était le refuge idéal pour de surnaturelles horreurs (…) Les derniers rayons du crépuscule s’abîmaient le long de l’Arc de Triomphe. Je passais dessous, et le rencontrai face à face. Je l’avais quitté loin au bas des Champs-Elysées, et à présent il arrivait avec le flot des gens qui s’en revenaient du Bois de Boulogne. Il passa si près qu’il me frôla. Sa forme mince et dépenaillée sous son manteau noir inspirait le métal. Il ne montra ni hâte ni fatigue, ni aucun autre sentiment humain. Son être entier n’exprimait qu’une chose : la volonté, et le pouvoir de me rendre fou. (…) Mon regard flétri se fit d’une insondable colère, et je vis l’étoile noire suspendue dans les cieux : et les vapeurs moites du Lac de Hali firent frissonner mon visage. C’est alors que, loin, au-dessus des vapeurs d’un cyclone, je vis la lune ruisseler d’embruns, et au-delà, les tours de Carcosa s’élevèrent derrière elle. La Mort et la demeure affreuse des âmes perdues où ma miséricorde l’avait envoyé il y a bien longtemps, avait donné le change à quiconque sauf à moi. Et à présent, j’entendais sa voix qui s’élevait, enflant, grondant à mesure que s’embrasait la lumière, et comme je tombais, son éclat peu à peu augmentait, augmentait, se déversant sur moi en langues de flammes. Alors que les profondeurs m’engloutirent, j’entendis le Roi en Jaune chuchoter à mon âme: « C’est une chose affreuse que de tomber dans les mains du Dieu vivant ! » (Dans la Cour du Dragon, traduction originale). 

Carcosa, nous l’aurons compris, est semblable au Monde des morts – morts adorant malgré tout un « Dieu vivant ». Une figure similaire à celle de cet organiste dépenaillé apparaît dans « Le signe jaune » qui marqua tant Lovecraft. Après avoir croisé un fossoyeur inspirant dégoût et putréfaction, le narrateur de ce récit commence à ressentir les signes d’une profonde agitation. 
« Un certain temps, je me retournai dans mon lit en essayant d’occulter le son de sa voix de mon esprit, en vain. Ce grommellement m’entêtait, comme la fumée épaisse et huileuse d’une cuve à graisse ou l’odeur d’une nuisible déchéance. Alors que je gisais, vaincu, la voix me sembla devenir plus distincte, et je commençai à comprendre les mots qu’il grommelait. Ils vinrent à ma compréhension lentement, comme si je les avais oubliés, et je pus enfin leur donner sens. C’était ceci : « Avez-vous trouvé le Signe Jaune ? » « Avez-vous trouvé le Signe Jaune ? » « Avez-vous trouvé le Signe Jaune ? » J’étais furieux. Qu’insinuait-il par là ? En le maudissant lui et les siens, je me retournai et m’endormis, mais quand je m’éveillais plus tard j’avais l’air pâle et hagard …» 

C’est après avoir lu la pièce, par « solidarité » pour sa compagne, (voir l’extrait cité auparavant) que réapparaît le fossoyeur. 

Chambers peignant ce qu'il semblerait être
une représentation du masque blême...
« La maison était silencieuse, et aucun son des rues embrumées ne venait briser ce silence. Tessie était allongée sur les coussins, son visage faisait une tâche grise dans la pénombre, mais ses mains tenaient fermement les miennes et je savais qu’elle savait et lisait mes pensées comme je lisais les siennes, car nous avions compris le mystère des Hyades et que le Spectre de la Vérité s’étendait sur nous. Comme nous nous répondions mutuellement, rapidement, silencieusement, d’une pensée à l’autre, les ombres nous recouvrirent d’avantage, et du lointain des rues alentours nous parvînt un son. Alors qu’il s’approchait, en de mornes craquements de roue, de plus en plus proche, jusqu’à cesser juste derrière la porte vers l’extérieur, je me traînais jusqu’à la fenêtre pour découvrir un corbillard empanaché de plumets noirs. Le portail au-dessous s’ouvrit et se ferma, et je rampais en tremblant pour barricader ma porte, bien que je sus qu’aucun verrou, qu’aucune serrure, ne saurait nous prémunir d’une telle créature, elle qui provenait du Signe Jaune. A présent je l’entendais qui s’avançait doucement dans le couloir. Maintenant il était à la porte, et les verrous pourrirent à son contact. Alors il entra. Les yeux exorbités je scrutais les ténèbres, mais quand il entra dans la pièce je ne le vis point. Ce n’est que lorsque je sentis qu’il m’enveloppait de sa poigne molle et froide que je hurlais et me battis comme un forcené, mais mes mains ne m’étaient d’aucun secours, et il arracha le collier d’onyx de mon manteau et me frappa en plein visage. Alors, comme je tombais, j’entendis Tessie pleurer doucement avant que son esprit ne rejoignît Dieu, et alors même que je sombrais je me languissais de la rejoindre, car je savais que le Roi en Jaune avait ouvert son manteau déguenillé et qu’il n’y avait plus qu’à implorer le Christ. »(Le signe jaune – traduction originale).

Spectre de la Vérité ou Gardien du Signe Jaune, cette créature semble entretenir des rapports très proches avec l’étranger masqué de la pièce, voire avec le Roi en Jaune lui-même.
Le Signe Jaune quant à lui n’est jamais véritablement décrit chez Chambers. Broche en onyx ou simple marque, on se perd en représentations. En témoigne ce passage du « Réparateur de réputations »

 « Une misérable créature à moitié morte de faim, qui fixait la Chambre Léthale du trottoir d’en face, vînt à moi et me raconta l’histoire de sa misère. Je lui donnai de l’argent, je ne sais pas pourquoi, et il repartit sans me remercier. Une heure plus tard, un autre indigent s’approcha et pleurnicha son histoire. J’avais dans la poche un bout de papier où était tracé le Signe Jaune, et je lui mis dans la main. Il me regarda stupidement durant un moment, puis sans vraiment me regarder, le plia avec un soin qui me parût exagéré et le plaça contre son cœur. » (Le réparateur de réputations – traduction originale). 

Ce bout de papier marqué du Signe Jaune n’est-il pas plutôt un simple billet de banque que la perception détraquée de Castaigne revêt d’atours mystiques ?



Oscar Wilde a-t-il écrit "Le roi en jaune" ? (4eme)


3) Autopsie du "Roi en Jaune" (suite...)

b) Les effets de la lecture du « Roi en jaune ». 

- Effets psychologiques : 
Les différentes nouvelles vont jouer plus ou moins habilement avec les circonstances de cette lecture. Dans « Cour du Dragon », on ne sait rien de celles-ci : 
« J’étais usé par trois nuits de souffrance physique et de troubles mentaux : la dernière ayant été la pire, et c’était un corps extenué, et un esprit engourdi et fragile, que je traînais en cure jusqu’à ma paroisse. Car je venais de lire « Le Roi en jaune ». (Cour du Dragon – traduction originale) 
Deux autres cas relèvent du hasard, les narrateurs respectifs du « Signe jaune » et du « Masque » tombent sur la pièce maudite en piochant au hasard (?) parmi d’autres livres. 

« J’étais sur le point de retourner à la salle à manger lorsque mes yeux tombèrent sur un ouvrage relié en jaune dans le coin le plus haut des rayonnages. Je ne m’en rappelait pas et d’en bas je ne pouvais pas déchiffrer les lettres pales du titre, j’allai au fumoir où j’appelais Tessie. Elle arriva de l’atelier et grimpa pour atteindre le livre. « Qu’est-ce que c’est ? » demandai-je. « Le Roi en jaune ». J’étais abasourdi. Qui l’avait placé là ? Comment était-il arrivé chez moi ? (…) J’observais la couverture jaune comme s’il s’agissait d’un serpent venimeux. « Ne le touche pas, Tessie, » dis-je. « Descend. » Bien entendu mon avertissement suffit à éveiller sa curiosité, et avant que je ne puisse l’en empêcher, elle emporta le livre et dansa avec lui en riant dans tout l’atelier. Je l’appelais, mais elle s’échappa de mes mains impuissantes avec un sourire persécuteur, et je ne pus que la poursuivre avec quelque impatience. « Tessie ! » m’écriai-je en entrant dans la bibliothèque, « Ecoute, je suis sérieux. Débarrasse-toi de ce livre. Je ne souhaite pas que tu l’ouvres. » (…) Je ne la découvris qu’une demi-heure plus tard, prostrée, pâle et silencieuse sous la fenêtre treillissée de la réserve. Du premier coup d’œil, je compris qu’elle avait été punie de sa bêtise. « Le Roi en jaune »gisait à ses pieds, ouvert au deuxième acte. En voyant Tessie je sus qu’il était trop tard. Elle avait ouvert « Le Roi en jaune ».Je la pris alors par la main et la mena dans l’atelier. Elle avait l’air hébété, et quand je lui dit de s’étendre sur le sofa elle m’obéit sans mot dire. Après quelques temps elle ferma les yeux et sa respiration devînt profonde et régulière, mais je ne pus déterminer si elle dormait ou non. Je m’assis silencieusement à ses côtés pour un long moment, mais elle ne parla pas ni ne fit aucun bruit, alors je me levai et pénétrai dans la réserve inusitée pour m’emparer du livre jaune (…) Il semblait lourd comme du plomb, mais je le rapportais à l’atelier et m’assis sur le tapis près du sofa, pour l’ouvrir et le lire du début à la fin. Quand, terrassé par l’excès d’émotions, je lâchai le volume et m’appuyai lourdement contre le sofa, Tessie ouvrit les yeux et me fixa."
( Le signe jaune– traduction originale) 
Une couverture jaune, un deuxième acte à la pièce. L’extrait suivant nous offre encore quelques éléments supplémentaires sur la pièce : 
« Me saisissant d’un livre au hasard, je m’installais à l’atelier pour lire. Pour mon malheur, je venais de trouver « Le Roi en Jaune ». (…) La dernière chose dont je me souvienne avec distinction était la voix de Jack demandant : « Par le Ciel, docteur, qu’est-ce qui l’afflige ainsi, pour qu’il ait un tel visage ? » et je pensai alors au Roi en Jaune et au Masque Blême. (…) Je vis alors le Lac de Hali, étroit et vierge de toute ondulation que le vent aurait pu remuer, et je vis les tours de Carcosaderrière la lune. Aldebaran, les Hyades, Alar, Hastur, glissant à travers les nuées qui battaient et claquaient tels les guenilles du Roi en Jaune. » (Le masque, traduction originale). 
Voici nommé le masque dont ne peut s’affranchir l’étranger : le masque blême (« Pallid mask »). Est-ce de faire porter ce masque que menace le Roi en Jaune lorsque Cassilda s’écrie « Pas sur nous, ô Roi » ? Dans cette nouvelle, ce masque est avant tout celui allégorique qu’arbore un narrateur au plus profond d’une dépression nerveuse ; le masque d’une non-vie, mais pas encore celui d’un mort.

Voici aussi poétiquement définie l’infinie distance qui nous sépare de Carcosa, dont les tours s’élèvent derrière la Lune, et nommé tout autant le lac qui semble border Carcosa : le Lac de Hali, reprenant là encore un élément de Bierce. Voici enfin cité parmi d’autres noms - ceux des constellations déjà remarquées, puis Hastur, toujours emprunté à Bierce, et Alar - lieu ou chose, rien ne nous éclaire encore à ce sujet.

A venir...

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